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vendredi 18 mai 2012

équilibres

Revenir au pouvoir après une aussi longue absence entraîne nécessairement quelques petits problèmes d'organisation, et composer un gouvernement avec un parti réputé pour son indiscipline, puisque le vainqueur de la primaire a dû, en plus d'un radical, affronter quatre de ses membres, n'est pas une mince affaire. Le réseau des contraintes se montre ainsi aussi dense que varié : il faut autant de femmes que d'hommes et une petite quantité d'anciens, des représentants de toutes les régions y compris outre mer, et de toutes les tendances sans oublier de réserver quelques places aux alliés verts et radicaux. Il faut aussi, en raison de la gravité de l'heure et de l'urgence de l'action, nommer de bons spécialistes au bon endroit tout en évitant l'écueil des gouvernements de technocrates réputés, à l'image de celui de Mario Monti, peu sensibles aux effets de la volonté populaire. Pourtant, en très peu de temps, le contrat a été tenu, en abusant du seul de gré de liberté disponible : avec trente quatre ministres, on se bouscule sur les marches de l'Élysée pour la photo de famille. Et même si ce gouvernement ne durera pas plus d'un mois, l'attrait de la spéculation gratuite est bien trop fort pour y résister. Au moins se contentera-t-on de commenter les domaines habituels, l'économie, la recherche, les transports, l'écologie.

En charge des Transports en général et de la Mer en particulier, on trouve un boulonnais, Frédéric Cuvillier, député-maire de Boulogne sur Mer, docteur en sciences politiques et juridiques avec une thèse consacrée à la moralisation des financements politiques depuis 1988 et maître de conférences en droit public à l'université du Littoral. En haut de sa pile personnelle de dossiers urgents, la SNCM : pas de délai avant de se jeter à l'eau. Sa tutelle, le Développement Durable, échappe aux Verts pour se voir confiée à Nicole Bricq, sénatrice plutôt spécialiste de finances publiques. Cécile Duflot atterrit donc ailleurs, le Logement lui offrant un lot de consolation qu'un écologiste ne saurait refuser, l'amélioration des performances énergétiques des bâtiments publics comme des logements figurant en tête du programme de son parti. Du moins son pouvoir de nuisance sera-t-il ici réduit à consolider la fortune précaire des installateurs de panneaux photovoltaïques. Avec comme seul appui un député européen, journaliste à Alternatives Économiques et en charge du Développement, elle risque de se sentir un peu seule, et sévèrement gardée.
Un des moments remarqués de la première journée présidentielle de François Hollande a en effet été cet hommage rendue à la science dure, en la personne de Marie Curie, cette sorte d'ancêtre du lobby nucléaire. Confier l'Enseignement Supérieur et la Recherche à Geneviève Fioraso relève d'une démarche similaire. Si l'élue de la silicon valley grenobloise n'a pas de passé universitaire, elle préside Minatec Entreprises, société d'économie mixte liée à Minatec, un projet qui, comme le confirme chez Authueil un observateur averti, regorge de ces termes qui donnent des boutons aux verts, CEA, Leti, nanotechnologies. Dans la foulée, on regrettera, évidemment, le consternant manque de sportivité auquel on doit l'absence de cette figure de la technocratie de gauche, qui possédait pourtant toutes les qualités nécessaires pour entrer au gouvernement, Anne Lauvergeon. Atomic Anne, sans nul doute, aurait à elle seule permis à l'ensemble d'atteindre la masse critique ; espérons qu'elle trouvera bientôt un poste à la mesure de ses capacités comme de ses ambitions. Le fauteuil bientôt vacant d'Henri Proglio, prototype de la compromission avec l'ancien pouvoir, à la tête d'EDF lui conviendrait sûrement.

Reste a s'attaquer au plus gros morceau, la pieuvre de Bercy, plus envahissante que jamais avec ses deux têtes et ses quatre tentacules ; si vaste que soit le domaine et ses dépendances, on se demande comment il pourra commodément loger autant de ministres. Les défis à relever, il est vrai, sont aussi variés que complexes, et égayeront en priorité les nuits blanches du ministre du grand retour de l'industrie. Tout récemment, Les Echos publiaient un état des surcapacités de la production automobile européenne qui, une fois de plus, coupait le continent en deux. En Allemagne, les usines de Vokswagen et BMW tournent à 90 % de leur capacité ; ailleurs, le taux varie de 76 % pour Renault à 65 % pour Fiat. Il appartiendra donc au gouvernement de dire comment il compte assurer cette transition écologiste qu'il revendique, laquelle implique notamment de réduire la place de l'automobile dans la cité, sans mettre en danger l'emploi. On sait qu'il dispose pour cela d'une arme absolue, la stigmatisation de ces plans sociaux qu'on annonce dans la grande distribution, les banques ou l'automobile, et qui n'auraient d'autre objectif que d'assouvir la rapacité des actionnaires. Pourtant, si l'on y regarde d'un peu plus près, on constate que l'action Carrefour, depuis le début de l'année, a perdu 21,6 % de sa valeur, et 74,4 % sur cinq ans. Pour la BNP, les chiffres sont respectivement de -13,6 % et -71,6 %, pour le Crédit Agricole, de -31 % et de -90 %, et pour Peugeot, de -32,7 % et de -86,7 %. Avec +14,1 %, le titre Renault se trouve seul en territoire positif depuis le premier janvier : mais sur cinq ans, il perd quand même 70,8 %. Pour réussir à vendre l'histoire des licenciements boursiers dans de telles conditions, il va falloir énormément d'aplomb, un culot monstre, et un ego d'exception : nul doute, alors, qu'Arnaud Montebourg soit bien l'homme de la situation.
Le problème, de toute façon, n'est pas de produire, mais de vendre. Toujours sur Les Echos, un article récent dévoilait une statistique significative, l'évolution, relevée par l'INSEE, du taux de marge des entreprises depuis 1985. Celui-ci, dévasté par les mesures du premier gouvernement socialiste de 1981 avait ensuite, après les réformes de Pierre Bérégovoy et à la grande fureur des journalistes d'Alternatives Économiques, rebondi pour se stabiliser à un niveau normal, entre 30 et 32 %. Son récent effondrement traduit bien l'impossibilité que rencontrent globalement les entreprises françaises à imposer leurs prix, et donc à vendre leur production à un niveau rémunérateur, et, en conséquence, à investir, et à embaucher. Une situation critique alors même que la nouvelle législature n'a pas commencé permet au moins de nourrir l'espoir que les erreurs de 1981 ne seront pas reproduites. Avec les écolos dans des placards, l'hommage rendu à la science lors de l'investiture, Minatec à l'enseignement supérieur, l'intérêt affiché pour les PME et leur développement, on a presque l'impression d'avoir affaire à un gouvernement qui a compris où il fallait agir. Certainement, c'est une erreur.

vendredi 11 mai 2012

trash bin

Au grand désespoir de ses parents Robin, lycéen au collège Thomas Mann, souffre de sérieux problèmes d'hygiène personnelle. Paradoxalement, le récurage auquel il s'astreindra dans le fol espoir de séduire une de ses camarade de classe, punkette tatouée aux préférences nettement plus risquées, suscitera l'angoisse de sa mère, enseignante en primaire qui voit dans son changement d'attitude un premier pas vers l'accomplissement de sa hantise, revivre le suicide de son père. Heureusement, tout s'arrangera grâce à une catharsis familiale, qui présentera l'avantage supplémentaire de désormais permettre l'économie des séances de psychanalyse maternelles. Olivia vit une relation sans nuage avec sa mère, traductrice divorcée d'origine iranienne travaillant dans un grand organisme international. L'accord sera brisé lors d'une soirée doublement traumatique, avec la pénible perte de la virginité de la fille abandonnée à un gymnaste aussi blond que peu précautionneux, puis la découverte par celle-ci de la liaison que la mère entretient avec un collègue de travail. La paix reviendra lorsque l'adolescence, un temps tentée d'aller vivre avec son père, acceptera le principe de la sexualité des plus de quarante ans.
Ainsi peut-on, d'une manière totalement fidèle, décrire les synopsis des deux premiers épisodes de la fiction réaliste que France 2 présente désormais le mercredi soir, et durant trois semaines. Ordinaire représentante du genre, diffusée en première partie de soirée sur la chaîne publique de plus forte audience, Clash se doit se satisfaire à la longue liste des contraintes qui en feront l'un de ces produits qui remplissent les grilles des chaînes familiales, ni marquants ni scandaleux, fondamentalement consensuels mais dotés de ces quelques aspérités qui suscitent le débat et renforcent les lecteurs de Télérama dans leur conviction de trouver ici une bonne application de la raison d'être de toute fiction, fournir une image fidèle de la réalité. L'ennui fort modéré que suscite ce spectacle supportable ne mériterait guère de commentaires s'il n'était, dans le supplément hebdomadaire du quotidien du soir de référence, présenté sur deux pages et en couverture, comme un événement sans guère de précédent, comme une création aussi inédite que conflictuelle, produit d'une lutte de quatre ans que la productrice détaille dans l'entretien qu'elle accorde au quotidien, et qui s'accompagne de son lot de concessions. Mais pas un mot sur une autre série, bien antérieure puisque la première saison a été tournée durant l'été 2006, Skins.
Bien sûr, Skins ne saurait posséder le monopole de la fiction adolescente, ni celui de suivre le quotidien de quelques membres d'une cohorte de lycéens, ni celui de consacrer chaque épisode à un membre de la cohorte en question faisant face à un problème qui lui est propre, et pas même celui de donner comme titre à l'épisode le nom de ce personnage. Soigneusement tue, cette paternité semble pourtant évidente, même si elle ne va pas au-delà d'une liste d'emprunts.

Car rien d'autre ne rapproche Clash de Skins. Diffusée sur Channel 4, produite par la filiale de cette chaîne publique au financement entièrement privé, Skins, au fil des saisons, fortifie ses principes sans équivalent, qui font de cette série radicalement opposée à toute convention réaliste un objet fidèle à ce qu'il prétend décrire, le moment du passage à l'âge adulte. Skins se situe exactement et dans l'espace géographique, à Bristol, dans un lycée technique, et dans le temps, celui des deux dernières années de la vie lycéenne d'adolescents qui se connaissent depuis toujours mais qui, à la fin du cycle, se sépareront inévitablement pour, souvent, ne plus jamais se revoir. Leur existence, consacrée pour l'essentiel au sexe et à la drogue, et un peu aux études, se déroule dans cette communauté provisoire et condamnée à court terme, et se déploie dans un espace social précisément déterminé, qui oppose l'exubérance désordonnée du lycée public à la rigueur uniforme de l'établissement privé, tout entier consacré à la reproduction sociale des jeunes filles de bonne famille. Leur existence se fait aussi entre eux, pour eux, et contre les adultes, qu'il s'agisse de leur parents, lesquels forment une galerie de personnages qui, dans leur diversité, fondent une typologie complète de toutes les manières de faillir radicalement à leur fonction éducative, ou des enseignants, animateurs socio-culturels essentiellement armés de leur bonne volonté, et de leur croyance aussi naïve que vaine en l'utilité de leur métier.

Skins, enfin, se distingue par la rigueur et la permanence de ses principes esthétiques, maintenus d'un épisode et d'une saison à l'autre, et qui assurent l'homogénéité de l'ensemble malgré des réalisations de qualité inégale. Et ceux-ci s'opposent totalement à la vanité qui sous-tend certains immondices du service public, insupportables à cause de l'agitation incessante d'une caméra tenue à l'épaule, censée véhiculer dans ses tremblements permanents une image de réalisme alors même que l'honneur des cadreurs exerçant dans ces conditions a toujours été d'obtenir l'image la plus stable possible, ce qui, à l'époque des Eclair 16 et autre Caméflex, n'était pas une mince affaire.
Skins, avec ses plans fixes, sa caméra posée et à hauteur des personnages, ses mouvements rares et économes, n'a rien à faire de cette convention-là, ni d'aucune autre, celle, par exemple, de la nécessaire violence des affrontements sentimentaux, celle, plus encore, du réalisme de situations qui, ici, sont toutes parfaitement fictives. Avoir posé des principes radicaux, avoir, aussi, grâce à Channel 4, réussi à s'y tenir explique pourquoi Skins représente ce qu'on peut imaginer de mieux dans le genre depuis le Portrait d'une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles de Chantal Akerman. Clash, à l'inverse, n'est rien d'autre qu'une mise à jour de La Boum.

mercredi 25 avril 2012

interpellations

Il est parfois, pour le militant, des moments historiques. Lui qui, depuis des années, a été de presque tous les combats et de toutes les manifestations, lui qui, stoïquement, a enduré la pluie et la canicule, l'attente interminable et le contrôle d'identité aussi mesquin que tatillon, mais fort courtois, les bruits de toutes espèces mais d'intensité excessive et même, lorsque la fatalité l'a délibérément coincé sous un tunnel juste derrière un excité amateur de burns, les projections de gomme sur la visière de son casque, entrevoit la récompense de ces efforts lorsque le quotidien du soir de référence daigne enfin, si peu que ce soit, accorder quelques lignes à sa cause. Coincés entre avocats et pro-palestiniens, les motards en colère se voient même, symboliquement, dotés d'un statut similaire à celui dont jouissent ces groupes autrement plus respectables, et bien mieux insérés dans l'univers des journalistes. Évidemment, le grincheux soulignera le ton dédaigneux de l'article, son auteur vidant d'un coup, deux jours avant les élections, le stock de réclamations en souffrance, rappelant ainsi que, à l'image des nobles d'autrefois attendus par une horde de gueux tendant sébile au sortir de la messe, les journalistes aussi doivent faire avec leurs pauvres, et, parfois, selon l'humeur du moment, répondre à leurs sollicitations incessantes en leur octroyant, dans un inouï moment de générosité, quelques lignes pour exposer leur cas. Ce qui n'empêche pas la sélection. En effet, les pauvres vertueux, ceux qui disposent d'un crédit suffisant pour que les puissants qu'ils sollicitent, les candidats au premier tour de la présidentielle, leur répondent, se voient seuls accorder un droit de publication.
Étrangement, les motards sont de ceux-là. Unis dans un même combat la FFMC, qui défend depuis trente ans les droits des motards au quotidien, la FFM, fédération sportive du secteur, et le CODEVER, qui assume la lourde tâche de représenter les intérêts de ces randonneurs qui souhaitent continuer à exercer cette activité autrement qu'à pied, ont donc élaboré un texte commun, envoyé à chaque candidat, et où chaque composante du mouvement motard réunifié exposait les revendications qui lui sont propres. L'article du Monde, pourtant, ignore totalement cette particularité. Car son auteur, au lieu de s'informer à la source, s'est contenté de pêcher quelques formules dans un article de Moto-Net, peut-être tout simplement parce qu'il fréquente ce site. Bon exemple de journal en ligne spécialisé, et dont l'engagement pour la cause motarde ne fait pas de doute, Moto-Net a publié un dossier complet sur la question. Se contenter, comme le journaliste du Monde, du rapide résumé qui en est fait, revient à endosser ses raccourcis, ses approximations, et ses erreurs, celles par exemple qui font porter à Jean-Luc Mélanchon, avec ses réponses fournies et détaillées qui démontrent une connaissance inattendue du monde motard, un chapeau qui n'est pas vraiment le sien.

Pour le spécialiste, il est certes un peu facile de s'amuser de ces approximations. Tenter de retracer les conditions exactes de production d'un objet social, une politique publique par exemple, relève sans doute du métier du sociologue, ou de l'historien ; à l'évidence, ce n'est pas celui du journaliste, lequel cherchera plutôt, à l'inverse, à réduire une matière, complexe et spécifique, à ces quelques signes sans importance ni postérité qui remplieront simplement l'espace que son rédacteur en chef lui a accordé. La beauté du web et des hyperliens permet de plus aux obstinés de dérouler le fil, jusqu'à connaître toute l'histoire, du moins dans ce qu'elle a de public. Pourtant, sur bien des points, une question se pose, celle, précisément, des critères de sélection à partir desquels on accordera à telle cause quelques lignes, et des pages entière à telle autre, celle aussi, du traitement journalistique de la question. Empiler dans un même article des revendications sans commune mesure, essayer d'en caser le plus possible à l'intérieur de l'espace disponible, enrober le tout de l'aristocratique dédain que l'on doit aux quémandeurs revient à discréditer et les porteurs de cause, et la manière dont ils s'y prennent. Pourtant, même si sa méthode, inchangée depuis des décennies, commence à lasser, on n'a pas l'impression que le spécialiste de l'interpellation des politiques, que sa routine conduit même à exiger une réponse d'un tas de tôle, soit d'habitude maltraité de la même façon.
On peut, sans difficulté, admettre que des causes soient plus importantes que d'autres, que certaines aient des implications vastes et profondes là où d'autres ne s'adressent qu'à quelques uns. De la même manière, la disproportion entre la gamme infinie, en quantité comme en variété, des demandes et la place dont un journaliste dispose pour en rendre compte impose une sélection sévère. Sur quel critère la pratiquer ? En première analyse, on pourrait recourir à un principe démocratique un peu suranné, un individu, une voix, et compter les forces en présence. Pour la FFMC, c'est assez facile. Pour un parti politique qui ne fait pas preuve de la même transparence, et qui, comme la FFMC d'autrefois, souffre d'une fâcheuse tendance à compter au-delà de ses cotisants, c'est plus compliqué : mais, au hasard, les militants d'Europe Écologie/Les Verts, un parti qui dispose de très vastes possibilités d'expression dans le quotidien du soir, ne semblent guère plus nombreux que ceux de l'organisation motarde française, et le sont dix à quinze fois moins que ceux des grands partis politiques. Pour le journaliste du Monde, la démocratie n'est donc pas un critère valide pour sélectionner une cause. Il faut, alors, s'intéresser à d'autres raisons, sociologiques, la proximité sociale, le partage d'un même capital intellectuel, la sélection d'un autre type à laquelle on procède ainsi, celle d'un lectorat auquel on donnera ce qu'il attend de la manière dont il l'attend. En agissant ainsi, on cesse totalement de s'intéresser à la réalité, et on introduit des distorsions si fortes et si constantes qu'elles interdisent de la voir. Aussi les rappels, et les réveils, périodiques, sont-il brutaux, même si, pour l'heure, ils restent confinés aux périodes électorales, celles, justement, où l'on ne peut faire autrement que de compter des voix : et on pourra, au matin du 18 juin, mesurer la vertu du principe démocratique et la vigueur de l'interpellation en décomptant le nombre de députés respectivement acquis grâce aux 828 321 voix d'Éva Joly, et aux 6 421 802 voix de Marine Le Pen.

mercredi 18 avril 2012

chavistes

Même si la guerre fut précédée de longues manœuvres d'intimidation, dont témoigne la baisse continue de l'action Repsol, l'assaut final lancé par Cristina Kirchner contre la filiale argentine du pétrolier espagnol a été bref, et sanglant. Voilà seulement quarante-huit heures, la présidente annonçait sa volonté de prendre le contrôle de YPF, la compagnie pétrolière locale, en expropriant sa grande sœur espagnole, propriétaire de 57,4 % du capital. Et aujourd'hui même, si l'on en croit Les Echos, l'administration argentine, emmenée par son ministre de la Planification, s'est installée dans les fauteuils des dirigeants de l'entreprise, expulsés avant même que le parlement n'ait pour la forme entériné le fait accompli. C'est que l'Argentine, comme le rappelle rfi, n'en est pas, en l'espèce, à son coup d'essai. Le pays, encore interdit d'accès au marché international de la dette depuis son défaut de 2001, semble toujours fort peu soucieux de restaurer sa réputation ternie, et ne craint, à l'inverse, ni de mécontenter une quantité considérable de puissances étrangères, l'Europe faisant front commun derrière l'Espagne, ni même de faire preuve de la plus confondante mesquinerie, se contentant de prélever sur la chair de Repsol ces 51 % du capital qui lui donneront les pleins pouvoirs sur ce qui fut sa filiale.
Mais voir ici, à l'instar des Echos, les effets de ce nationalisme pétrolier dont le quotidien rappelle les précédentes éruptions, celle de 2003 en particulier lorsque Hugo Chavez nationalisa les pétroles vénézuéliens, licenciant au passage quelques milliers de salariés opposés à sa décision, revient sans doute à commettre une erreur d'analyse. Le Venezuela, qui possède peut-être aujourd'hui les réserves les plus prometteuses de la planète, agissait alors en tant qu'exportateur, désireux, comme bien d'autres, de capter la plus grande partie de la plus-value tirée de son sol. L'Argentine, dont, selon la bible du secteur, les réserves sont cent fois plus maigres, n'a d'autre objectif qu'intérieur, et politique. Ce qui incite à s'interroger un peu sur le destin de cette matière première dont on ne cesse de proclamer la fin prochaine mais qui, en attendant, joue un peu, pour les populistes, le rôle qui était autrefois celui du pain dans l'empire romain.

En Argentine, le reproche fait à Repsol tient dans l'insuffisance de ses investissements, qui, malgré les promesses toujours enfouies dans la roche-mère, ne lui ont pas permis d'accroître une production qui, globalement, ne cesse de baisser, passant de 819 000 barils journaliers en 2000 à 651 000 dix ans plus tard. Impossible, dans ces conditions, d'amortir la hausse des carburants, ni de réfréner le mécontentement populaire qui l'accompagne : le coup d'éclat de la nationalisation offre alors une victoire symbolique, laquelle sera d'autant plus éclatante que la rémunération du propriétaire exproprié le sera, elle aussi. Mais d'autres stratégies populistes sont possibles. Ainsi, au Brésil, géant en devenir dont, à l'inverse de son voisin du sud, les ressources ne cessent de croître, et sont majoritairement exploitées par le champion local, national, et de plus en plus mondial, Petrobras, on agit différemment, en livrant à la vindicte populaire l'agneau sacrificiel qu'elle préfère, une multinationale pétrolière américaine, En l'espèce, le couteau est tombé sur Chevron, condamné à de vertigineuses amendes pour deux fuites de brut, la seconde représentant un volume total de deux barils, soit ce que le pays extrait de son sous-sol en huit centièmes de secondes. Greenpeace ayant, à l'occasion d'une de ces saynètes qui ont assuré sa réputation, répandu sur le sol brésilien une quantité identique d'hydrocarbures, on attend que, par pur souci d'équité, la multinationale écologiste soit condamnée à la même peine.
Et comme le pétrole, le chavisme s'exporte fort bien hors de son continent d'origine. Vivre sur un sous-sol dépourvu d'hydrocarbures, ou faire comme si, n'interdit pas de faire appel aux mêmes mécanismes. Rien de très banal que de voir le correspondant local du chavisme essayer d'adapter la recette, en appelant à nationaliser le YPF d'ici, Total. Mais que le représentant de la gauche sérieuse réclame une intervention autoritaire sur le coût des carburants surprend plus, et nourrit quelques réflexions.

Il est caractéristique du clientélisme de proposer, non pas un programme, mais un catalogue, et un catalogue qui s'efforce de satisfaire tous les consommateurs potentiels en donnant un peu à chacun, mais qui, contraint par la pénurie de ressources, doit se contenter aujourd'hui de mesures étroites, en petit nombre, de faible durée, et dont l'objectif principal se limite à démontrer sa bonne volonté. On tenait pourtant là une excellente occasion de faire autre chose. La forte hausse de la demande mondiale pour une matière première dont les réserves n'augmentent pas au même rythme et dont la commercialisation, à l'inverse du gaz, ne connaît pas d'obstacle particulier, ne peut se résoudre autrement que par une hausse de son prix, laquelle constitue à son tour la meilleure des incitations à consommer moins. La force de cette réalité s'impose même aux producteurs, l'Indonésie, le Nigeria, contraints, comme d'autres, à abandonner leurs politiques clientélistes de subvention. Quelle meilleur occasion de promouvoir une politique de sobriété réaliste et responsable qui passe, par exemple, par une préférence pour les véhicules économes, les deux-roues motorisés légers en particulier ?
À la place, l'homme politique, ce provincial délaissé au bal des célibataires de la mondialisation, accroché au terroir de ses électeurs, laisse éclater sa rancœur contre ces chefs d'entreprise, camarades de promotion qui ont longtemps partagé avec lui un horizon national et souvent public, et que le basculement du monde a conduit à s'émanciper et de sa tutelle, et du territoire sur lequel s'exerce seul son pouvoir. Puisqu'on refuse d'avouer qu'on ne peut rien, pas même agir politiquement sur un produit dérivé assis sur la dette française, ne reste que la menace, la mise en demeure et, bientôt, la réprimande contre ceux qui n'ont rien fait, le soupçon, la dénonciation du complot étranger, attitudes qui ne montrent rien d'autre que de l'infantilisme. Pourtant, l'arme absolue contre la spéculation existe, et n'a rien de réglementaire : il suffit de maîtriser sa dette, faisant ainsi en sorte que ceux qui parient sur une hausse des taux en soient pour leurs frais. Même si certains espoirs, trop vifs, risquent d'être déçus, la difficile mise en œuvre d'une politique que gesticulation et effets de manche n'appuient en rien se traduira aussi dans les prix, et dans les taux. Le spectacle du 7 mai dans les couloirs, et sur les écrans, de France Trésor risque d'être intéressant.

mercredi 11 avril 2012

archives

La vie du doctorant en sciences sociales, les témoignages à ce propos abondent, n'est que douleur et frustration. Certes, il lui arrivera de croiser quelques heureux élus : sélectionnés depuis longtemps par ces institutions au statut dérogatoire, Normale Sup', Sciences Po', EHESS, leur petit nombre et leurs propriétés adaptées leur permettront d'assurer la reproduction du corps des professeurs de l'enseignement supérieur. Ils seront, de plus, à même de bénéficier au mieux de ces soutiens institutionnels aptes à leur ouvrir des portes fermées au commun des mortels, soutiens qui feront défaut aux autres, la population pléthorique des anonymes. Assez pénible en temps ordinaire, lorsqu'il s'agit par exemple de recueillir l'assentiment préalable à un entretien auprès de tel haut fonctionnaire qu'on ne sait trop comment joindre, cette situation devient difficilement supportable lorsque la porte en question, aussi close que soigneusement gardée, livre accès à ces archives qui, racontant la manière dont sont prises les décisions qui vont réglementer la vie des citoyens, ont pourtant vocation, dans une démocratie, à être publiques.
Le chercheur n'ayant en l'espèce pas à avoir plus de droits qu'un citoyen ordinaire, il se trouvera confronté aux mêmes difficultés que l'historiographe amateur, pour peu que celui-ci ait le malheur de s'intéresser à un sujet un petit peu contemporain, traitant, en fait, d'événements qui se sont produits sous la Ve République. Car l'administration, selon un principe qui rappelle d'assez près la défense en profondeur dont dépend la sûreté des installations nucléaires, a soigneusement mis en place une série de verrous qui, sur plusieurs étages, la protègent des intrusions de ces importuns, chercheurs animés de la coupable intention de trouver, ou simples citoyens. Et sa tactique principale fait appel à l'éloignement, dans l'espace d'abord, dans le temps ensuite.

Quand, à la fin des années 1960, décision a été prise de séparer la noblesse des archivistes-paléographes du vulgaire intéressé par des matières contemporaines, une moderne cité des archives a été édifiée sur un terrain opportunément laissé libre par l'OTAN : malheureusement, il ne s'agissait pas de la porte Dauphine qui accueillera l'université du même nom, mais d'un espace mitoyen de la caserne de gendarmerie de Fontainebleau, soit à peu près la position la plus éloignée du centre que l'on pouvait encore trouver à l'intérieur de l'Île de France. Sur place, le chercheur disposera d'une vaste salle de lecture, fort bien éclairée, où il lui faudra d'abord réussir, en attendant son tour, à consulter les catalogues détaillés des dépôts d'archives, la base accessible en ligne ne fournissant que des renseignements fort succincts. En effet, deux postes informatiques sont prévus à cet effet, et deux postes seulement. Ils permettent d'accéder à une série de dossiers dont les noms sont formés d'une année et d'un numéro d'ordre, dossiers qui renferment chacun un descriptif détaillé d'un versement d'archives particulier, lequel peut fort bien comprendre des mètres cubes de cartons. Enregistrées sur un serveur de fichiers sous Linux accessible par Samba, ces données, techniquement, pourraient tout aussi bien être consultables à partir d'autres endroits, le centre parisien des Archives Nationales, rue des 4 Fils, ou bien des postes répartis ici et là, dans les bibliothèques universitaires ou les centres de documentation des laboratoires du CNRS, par exemple. En principe, chaque dossier contient un descriptif, unique, sous forme de fichier Word ou OpenOffice ; en réalité, des dossiers par dizaines sont vides, contraignant ainsi le chercheur à faire appel aux archivistes qui, avec un peu de chance, pourront lui fournir une version papier du catalogue convoité. Alors, il sera presque parvenu à vaincre le premier obstacle, le moins redoutable.

Car une barrière bien plus rude l'attend, la conception particulière que l'administration a de la loi. Celle-ci pose pourtant un principe simple : sauf exceptions, tous les documents administratifs, une fois versés aux archives, sont en libre accès. Limitative par définition, la liste des exceptions qui confine les archives au secret durant vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze ans, voir plus, concerne, comme on pouvait s'y attendre, des situations classiques : secret industriel, défense nationale, sûreté de l’État, vie privée. S'intéressant à la politique publique de sécurité routière, soit à la manière dont, presque toujours à l'écart du débat parlementaire, l'administration règlemente l'aspect le plus quotidien et le plus universel de la vie du citoyen, la façon dont il se déplace, le chercheur imaginait mal qu'on l'empêchât d'accéder aux archives sur la question : à la seule exception du secret des délibérations du gouvernement, aucune restriction ne lui semblait opposable. Mais, faisant de l'exception une règle, l'administration ne l'entendait pas ainsi. Cherchant systématiquement à profiter du délai de confidentialité le plus long possible, en l'espèce, vingt-cinq ans, elle a toutefois eut soin de laisser, à sa seule discrétion, une porte entrouverte, puisque l'accès à ces archives secrètes reste toujours possible, moyennant dérogation. Dans la salle de lecture de Fontainebleau, deux tables sont réservées à la consultation de celles-ci : là, sous l'œil inquisiteur du pion, ce garnement de chercheur qui a l'audace de s'intéresser aux décisions récentes des pouvoirs publics et la naïveté de penser que ceux-ci vont tranquillement le laisser faire pourra, la honte au front, se livrer à sa coupable activité, jusqu'à un certain point. Car la dérogation, facilement accordée, vient avec une restriction, qui interdit toute forme de reproduction des documents en question. C'est qu'un refus de dérogation se doit d'être motivé : accorder celle-ci tout en contraignant le chercheur à faire les cent kilomètres qui le séparent de Fontainebleau seulement armé d'un papier et d'un crayon permet de se débarrasser bien plus efficacement de l'importun sans avoir à rendre aucun compte.

Jean-Claude Thoenig, dans un ouvrage ancien, donc classique, évoquait, un peu sur le ton de la plaisanterie, ce "cercle restreint de cadres supérieurs (qui) impose ses propres choix (...) à la collectivité et à ceux qui sont censés la diriger". Le sociologue sait bien que la réalité est loin d'être aussi sommaire ; mais les quelques recherches qu'il peut malgré tout mener lui montrent que, si ces stratégies, parfois, échouent, ce n'est pas faute d'essayer, et d'essayer avec une inventivité, une astuce, une connaissance à la fois de la vraie cartographie du pouvoir, et de l'immense répertoire des moyens d'action de tous ordres qui sont le propre des initiés, qui rendent et les administrateurs et leurs stratégies redoutables. On peut se réjouir du vent nouveau, de l'élan irrésistible qui ouvre les portes de l'administration, de ses secrets et de ses données, de cet éternellement neuf qui n'est qu'éternellement vieux. Instruit d'expérience le sceptique, grognon, plutôt que de se contenter de ce que l'autorité décide souverainement de lui offrir, préférera attendre qu'elle satisfasse ses demandes propres, sans les assortir de ces modestes restrictions, de ces ordinaires conditions qu'elle a soigneusement conçues pour rendre son travail impossible. Dans le contrat fictif passé entre administration et citoyen, mieux vaut porter la plus grande attention à ce qui est inscrit en bas de page, en petits caractères.

jeudi 5 avril 2012

dynamitero

Certains, une fois placés à la tête d'une institution d'enseignement de renommée nationale, se satisfont de la gestion quotidienne des égos et des querelles intestines, isolés sur leur petite montagne. D'autres, bien plus nombreux, s'acharnent, passivement, à défendre un pauvre statu quo contre toute espèce de changement radical, oubliant au passage cet essentiel qui ne les a jamais intéressés, les étudiants et leur avenir. D'autres encore, occupant des positions de pouvoir différentes, se contentent de patronner leur minoritaire méritant, imaginant sans doute apporter ainsi une contribution décisive aux progrès de l'humanité.
Richard Descoings, nommé à la tête d'une école qui, recrutant plus que d'autres à partir de critères déterminés par le capital social, était bien moins que d'autres disposée à s'ouvrir aux moins dotés en la matière, aurait parfaitement pu se comporter à l'image de se prédécesseurs. Il a, à l'inverse, fait sauter une porte qu'il semble désormais impossible de refermer. Celui qui assuma le risque, l'incertitude, l'imperfection de l'action faisait ainsi la preuve d'une vertu devenue rare, celle de l'homme d'État.

mardi 27 mars 2012

forages

Une des vertus du monde réel est que le pire n'y est jamais sûr et que, parfois, la raison l'emporte, quand bien même il lui faudrait pour cela employer des chemins bien tortueux. Le 22 mars, feu le Conseil général des ponts et chaussées a mis en ligne un de ces rapports qui justifient son existence, et qui, répondant à une commande gouvernementale, évalue les possibilités de redonner un peu de vigueur et de travail au corps des Mines grâce aux ressources nationales d'hydrocarbures de roche-mère, terme aussi diplomatique que techniquement exact pour désigner ce que le militantisme écologiste a popularisé sous le nom de gaz de schistes. Il ne s'agit pas en effet seulement de gaz, mais aussi d'huiles, et qui se trouvent dans des couches géologiques bien plus variées que les seuls schistes. Ce rapport intervient à l'intérieur de l'amusant contexte règlementaire produit par la loi du 13 juillet 2011, laquelle interdit l'exploitation et même l'exploration d'hydrocarbures lorsque celles-ci utilisent la technique dite de fracturation hydraulique et révoque les permis déjà accordés, tout en commandant des missions d'information annuelles, ici confiées aux Conseils des mines et des ponts, chargées d'évaluer l'intérêt potentiel de ces ressources : il s'agit, en somme, de faire des recherches portant sur l'exploitation d'hydrocarbures, tout en s'interdisant formellement d'en tirer un quelconque profit.
Ce qui, bien sûr, ne trompe personne, et surtout pas les ingénieurs des mines qui, tout en s'en défendant, construisent une stratégie pleine de pragmatisme laquelle, tenant aussi compte de paramètres sociaux, se déploie en plusieurs étapes et sur deux espaces distincts. Sur le territoire national, deux zones se prêtent à ces recherches : le bassin parisien, plutôt pourvu en huiles, abondamment foré et déjà exploité, et le sud du Massif Central, à la géologie plus complexe et mal connue, où l'on pense surtout trouver du gaz dans une zone riche en parcs naturels et qui comprend aussi, avec Millau, le point focal de la gauloiserie belliqueuse. La procédure envisagée, lente, consensuelle, soumise à l'aval du parlement et des collectivités locales concernées montre que les ingénieurs des mines ont retenu leurs leçons de sociologie de l'action collective, sans pour autant masquer un objectif, et une certitude, puisque ces ressources finiront bien par être exploitées, ici, comme ailleurs.

Car, pour rendre acceptable cet objet interdit, pour reconquérir un terrain entièrement abandonné aux opposants, on compte sur un certain nombre de leviers, en premier lieu sur les exemples étrangers, européens d'abord, polonais avant tout. La Pologne subit en effet une double contrainte, celle d'une production d'électricité alimentée par le charbon national, celle aussi d'une dépendance totale au bon vouloir de Gazprom. Autant dire que la mise en service de Nord Stream, ce gazoduc sous-marin conçu exclusivement pour le confort allemand, et qui contourne soigneusement et la Pologne et les états baltes, transformant la dépendance en asservissement, constitue à la fois un puissant levier pour le développement accéléré des ressources locales qu'on présente, malgré quelques déconvenues, comme les plus importantes d'Europe, et un gage d'assentiment populaire. Mais d'autres pays risquent de montrer la voie, en particulier la Grande-Bretagne qui doit faire face à la baisse de ses ressources en mer du Nord. Mais naturellement l'exemple majeur, comme souvent, vient des États-Unis.
Le rapport des grand corps techniques s'étant longuement sur la question, montrant si besoin est à quel point l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels bouleverse l'économie du pays bien au-delà de son seul approvisionnement énergétique. Un article récent des Echos permet de mesure l'impact réel de la fracturation hydraulique : le gaz, cette ressource que l'on ne peut exporter sur de grandes distances qu'en procédant à une coûteuse liquéfaction, connaît de fortes variations de prix selon les aires géographiques. Et désormais, grâce aux hydrocarbures de roche-mère, le coût du gaz est trois fois moins élevé aux États-Unis qu'en Europe.

Voilà pourquoi ce même ministre qui vient, sans vergogne et sans montrer le moindre respect des décisions de justice européennes, tout juste d'éradiquer les dernières pousses de maïs génétiquement modifié, autorisera, au grand dépit des opposants, l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels. C'est que les plantes au génome trafiqué permettent de mobiliser un riche imaginaire de craintes sans pour autant présenter d'avantages compréhensibles au commun des mortels. Le gaz, cette vieille connaissance, cet énergie propre, ne souffre pas des mêmes handicaps, et les inévitables nuisances de son exploitation resteront purement locales, tandis que les avantages, eux, seront répartis sur tout le territoire, et s'exprimeront de la manière la plus lisible, en euros, sur une facture. Le même numéro des Echos rappelait ce que coûte à la collectivité sa dépendance aux importations d'hydrocarbures : on ne peut douter qu'il suffira d'une stratégie astucieuse, telle que la préparent les corps techniques, et de quelques années pour que les forages dans la roche-mère produisent autre chose que de la connaissance. Dr Goulu l'avait écrit voilà déjà quelque temps : inévitablement, on brûlera tout.

lundi 19 mars 2012

moratoire

La radicale cure d'écologie que s'imposent depuis quelques années les politiques ne va pas sans effets secondaires nocifs, puisqu'il est à craindre que certains n'aient perdu dans l'affaire le sens du métier qu'ils exercent. Naguère, les coups tordus se méditaient soigneusement, dans l'ombre, et se dévoilaient discrètement, au dernier moment, prenant l'adversaire de court. Mais rien de semblable avec Nathalie Kosciusko-Morizet. Sa volonté sans faille d'éradiquer le MON810 de Monsanto, ce maïs transgénique tenace comme du chiendent mais dont la culture est autorisée en Europe, ne s'embarrasse pas de subtilités tactiques. Or, malheureusement pour elle, son atout maître, la carte de l'interdiction, a déjà été jouée, en perdue, puisqu'aussi bien le Conseil d'État que la Cour de justice de l'Union européenne, jugeant les argument du ministère peu convaincants, ont annulé sa décision. Dès lors, il devenait de nouveau possible, pour les audacieux qui s'y risqueraient, de semer la graine en question. Aussi a-t-il fallu, pour les combattre, monter une machination diabolique : en retardant jusqu'à la toute dernière extrémité, à savoir le début des semailles du printemps, l'interdiction du maïs maudit, on gagnait une campagne, puisqu'on empêchait ainsi, au moins pour cette année, Bruxelles de réagir à temps. Malheureusement, pour que ce plan secret fonctionne, il était indispensable de l'exposer au grand jour. Ainsi, dûment mis en garde, les agriculteurs éviteraient le poison du géant américain pour se fournir en bonne semence coopérative et brevetée chez Maïsadour, en attendant l'interdiction, qui, comme l'annonçaient mardi dernier Les Échos, ne saurait tarder.
Quelques jours plus tard, en effet, le moratoire était prononcé, fournissant au passage l'occasion d'un amusant exemple pratique de travail journalistique, avec la comparaison entre la dépêche de l'AFP et sa version publiée dans le Monde, puisque le quotidien du soir reprend mot pour mot dans son édition en ligne le contenu diffusé par l'agence de presse, contenu auquel il ajoute deux courts paragraphes, pour préciser que, après l'action des faucheurs de maïs, Monsanto avait de toute façon décidé de ne pas commercialiser en France la semence de la discorde, avant de conclure que le "géant américain" traînait derrière lui un lourd passé de "scandales sanitaires". Justifié pour la forme par de nouveaux doutes scientifiques dont il importe peu qu'ils ne concernent pas la variété en question, ce moratoire apporte une preuve superflue de plus, celle de la déliquescence totale de l'art politique en cette fin de mandat, puisqu'on ne cherche même plus à trouver une astuce, si pauvre soit-elle, pour camoufler une décision illégale et que, bien au contraire, on choisit de la proclamer à la face du monde, et accessoirement dans celle de la Cour de justice de l'Union qui, certainement, saura s'en souvenir.

Ainsi donc ce maïs perfide qui existe depuis bientôt vingt ans et dont on attend, avec espoir et patience, depuis lors, qu'il veuille bien faire la preuve de sa nocivité, se trouve de nouveau interdit d'emploi en attendant, bien sûr, que Bruxelles, une fois encore, ne rapporte la décision. Ce qui, comme toujours, pose une série de questions intéressantes, la première étant de savoir que faire lorsque, loin de défendre le droit, l'État à la fois absout les délinquants qui viennent jusque dans vos champs étêter les épis qui leur déplaisent, et contredit une décision de la plus haute instance judiciaire européenne, rendant tout recours inutile, anéantissant par ces deux actions conjointes la force même du droit.
Tout va dépendre du degré de liberté dont on dispose. Ainsi Vilmorin, l'ami des jardiniers, quatrième semencier mondial, qui avait déjà délocalisé en Israël sa recherche dans les tomates transgéniques, fatigué de dépendre de Monsanto, inquiet d'un avenir qu'il ne souhaite pas affronter seul, s'associe avec l'allemand KWS pour développer des semences de maïs OGM, qu'il prendra soin de ne pas diffuser en France : dans une stratégie caractéristique de fuite, le semencier va donc développer en commun avec un autre acteur minoritaire du secteur ces plants transgéniques qu'il vendra à qui en voudra, se tenant prêt à les proposer, le cas échéant, même aux agriculteurs français, lesquels, à l'inverse, attachés à leur capital terrien, ne peuvent que subir et protester. Ce qui a une autre conséquence, d'ordre économique.
Acteurs du même secteur, Vilmorin et ses clients relèvent pourtant de deux logiques parfaitement disjointes. Filiale du groupe coopératif Limagrain, Vilmorin s'est développé de la façon la plus capitaliste qui soit, en rachetant dans le monde entier des semenciers aussi bien que des spécialistes du génie génétique. De la sorte, il réalise aujourd'hui près de la moitié de son chiffre d'affaires hors d'Europe. Comme tant d'autres, sa volonté de préserver son avenir l'a poussé à aller chercher ailleurs ce que son marché domestique ne pouvait lui offrir, gagnant du coup son indépendance à la fois à l'égard du marché en question, et d'un État naguère puissant, mais qui ne possède aujourd'hui plus guère de capacités de nuire aux grandes entreprises, en dehors des vitupérations et des vaines menaces. Les agriculteurs locaux, à l'inverse, portent un double fardeau, et ne possèdent qu'un seul moyen de fuir, en changeant de métier. Aussi les deux autres options synthétisées par Albert Hirschman leur sont-elles ouvertes. La contrainte, en bannissant le maïs américain de l'offre de leur fournisseurs, s'imposera de toute façon à eux, privant la loyauté de toute valeur puisqu'elle sera subie. Mais la prise de parole, dans un univers pour l'heure monopolisé par le clan d'en face, pourrait, progressivement, à mesure que les avantages compétitifs qui font le succès mondial des semences transgéniques en général et du MON810 en particulier, dégraderont leur compétitivité, gagner en importance, et aller un peu plus loin que l'édition de T-shirts.

mercredi 7 mars 2012

corridor 5

Symboliquement comme physiquement, le TGV représente décidément une cible bien trop facile. Il exacerbe d'abord la vulnérabilité inhérente à tout réseau ferroviaire, lequel implique une synchronisation minutieuse de tous les trains qui y circulent. Un signal en panne, un camion en travers de la voie, et tout s'arrête ; alors, le système s'effondre, et le mal se propage de gare en gare et sur des centaines de kilomètres. Il souffre ensuite de sa notoriété, qui garantit aux actions qui le visent un retentissement autrement plus large que si elles prenaient pour objet la micheline Nice-Digne. Il s'appuie, enfin, sur un réseau en cours de construction, lequel, pour son malheur, arrive à une époque durant laquelle, contrairement au XIXème siècle, les ingénieurs ne peuvent plus agir au mieux de leurs intérêts, et tracer tout droit sans se préoccuper du reste. Rien d'étonnant alors à ce qu'il devienne un gibier de choix pour les activistes d'extrême-gauche. Et si l'on n'attend plus grand chose de l'affaire de Tarnac, sauf peut-être un non-lieu discret au milieu des remous des campagnes électorales, il semblerait que les cousins transalpins des faucheurs de caténaires aient passé la frontière, mettant ainsi en lumière la virulente opposition qui entoure, côté italien, la construction de la ligne TGV Lyon-Turin.
Non que la contestation de ce type d'infrastructure soit un fait nouveau. En son temps, le TGV Méditerranée en avait fait les frais, servant ainsi de prototype à des mobilisations associatives rassemblant des acteurs aux intérêts très divers et parfois antagonistes, mais qui sauront malgré tout contraindre la SNCF à redéfinir, même de façon marginale, son projet, forçant ainsi une négociation qui depuis lors dépasse largement le cadre des rituelles et formelles enquêtes publiques. Et si, au premier abord, l'opposition à la nouvelle ligne Lyon-Turin semble bien relever de la stratégie des NIMBY, elle possède quand même une propriété originale, puisqu'il ne s'agit pas ici de contester un tracé, mais l'existence même du projet. Ce qui, si l'on regarde avec un peu d'attention le trajet en question, ne manque pas de susciter quelques interrogations.

La merveilleuse carte mise en ligne par la Stampa permet de replacer la ligne dans son contexte. Celle-ci forme en effet un petit segment du corridor 5, l'axe ferroviaire sud-ouest/nord-est qui devrait à terme permettre une liaison à grande vitesse entre Lisbonne et Budapest, et même jusqu'en Ukraine. Le tunnel de base, long de 57 kilomètres et reliant Saint-Jean de Maurienne à Susa constitue le nœud du problème ; il ne s'agit, pourtant, que du principal ouvrage d'une ligne qui ne comportera pas moins de huit tunnels majeurs. Côté français, on prévoit au total 140 km de voie, dont 86 seront enterrés ; et la quasi-totalité du parcours à l'air libre se situe de ce côté-ci de la frontière. Côté italien, le tunnel de base débouchera en effet à Venàus, longera Susa avant de replonger aussitôt : la distance en plein air, à la merci des vandales et des ligures, ne doit pas dépasser cinq kilomètres. Ensuite, le TGV roule dans un tunnel de plus de vingt kilomètres de long, ressort fugitivement, et termine en souterrain son parcours à Turin.
En d'autres termes on peut, sans doute à très bon droit compte tenu de l'ampleur des travaux et de leur difficulté, contester la pertinence du projet, son coût, son utilité. Très probablement, si jamais il voit le jour, les aléas du chantier rempliront pour longtemps l'agenda de la Cour des comptes. On peut aussi, dans cet ordre d'idées, s'interroger sur cette manie de tout enterrer, par exemple la nouvelle ligne électrique haute tension qui passera sous les Pyrénées, et en courant continu, générant ainsi un surcoût considérable et d'énormes difficultés techniques. Pitoyable effet de la tragédie des biens communs, où il est tellement plus commode d'acheter sa tranquillité en planquant sous terre les ouvrages à problèmes, avant de répartir leur coût sur l'assemblée muette des contribuables. Mais, sauf à faire preuve de la plus absurde mauvaise foi, impossible, à Susa, de retenir la gêne imposée à des riverains qui doivent déjà, et sur des distances autrement plus longues, supporter autoroute et voie ferrée. Ce qui rend d'autant plus intéressante l'analyse rapide des justifications avancées par les contestataires, telles qu'elles sont résumées par l'un d'eux dans le billet déjà cité de France 24.

On s'en rend alors compte, ce qui est en cause, c'est la notion même de TGV. Dans une lecture du plus pur style communauté et société, et dans un merveilleux aveu qui ne pourra que réjouir les partisans du moindre effort intellectuel auxquels il suffit, pour déprécier les écologistes, de les stigmatiser en adeptes du retour au Moyen-Âge et de l'éclairage à la bougie, l'anti alta velocità vente les communautés villageoises médiévales, et l'époque où les voyageurs, du pas lent de leur monture, s'arrêtaient dans chaque village, l'époque, aussi, où l'on mourrait là où on était né sans rien connaître des alentours. Le TGV, évidemment, n'est pas de ce monde-là. Tout au contraire, il est du genre des projets majeurs qui dessinent l'Europe de demain, et dont les effets ne peuvent s'apprécier qu'à très long terme. Ce qui ne peut que conduire à tracer un autre parallèle.
Plus au nord, et sur l'axe sud-nord, un autre tunnel majeur vient tranquillement de voir le jour : approuvé en votation populaire, le Gothard n'est pas encore en service, mais la fierté qu'il suscite permet une réconfortante découverte, puisqu'il existe encore, au cœur de l'Europe, une nation d'ingénieurs, un pays, aussi, où l'intérêt public n'est pas une notion morte, où le général arrive à vaincre le particulier, et où force reste encore à une loi, en particulier lorsqu'elle est confortée par le vote des citoyens. On ne saurait imaginer plus saisissant contraste avec l'activisme qui agite le val de Susa, mélangeant opportunisme et localisme, attirant les professionnels de la lutte armée, et se résolvant dans une volonté obstinée et radicale de refuser la loi commune. L’État, une fois de plus, se trouve confronté ici au défi de ces groupes qui, au delà de leurs objectifs et de leurs justifications totalement particuliers, se ressemblent en ceci qu'ils lui contestent son fameux monopole de la violence physique et cherchent à imposer, sur un territoire restreint, pour une population précise, leur propres lois : intégristes, mafieux, autonomes, même combat.

mercredi 29 février 2012

gêneurs

On le sait depuis bien longtemps, il faut prendre les traits d'esprit au sérieux, et plus encore lorsqu'ils visent des objectifs dérisoires. À l'appui de sa dernière trouvaille, laquelle fera date dans l'histoire de la démocratie locale, la Mairie de Paris met à contribution son agence de communication, et son compte Dailymotion, pour illustrer de manière plaisante l'usage qu'elle souhaite que ses citoyens fassent de ce droit de pétition dont disposent tous ses résidants majeurs. Et cette matière, bien que ne durant que trente petites secondes, se révèle fort riche à analyser.
En technicien, on moquera au passage la pauvreté de la chose, la réalisation, par ailleurs spécialiste en faux raccords, ayant visiblement, sans souci de vraisemblance, recruté ses figurants dans son entourage immédiat, avant de transformer par la magie de la bande-son une brave CBF 600 entièrement d'origine en petit deux-temps rageur. Mais le statut très mineur de l'objet en fait tout l'intérêt : cette illustration, sans nulle doute commandée et conçue en vitesse, puis réalisée à l'économie, cette démonstration de bêtise qui, entièrement dépourvue d'imagination, se réfugie dans la providence des idiots, le stéréotype, permet à cause de cela d'apercevoir avec une totale clarté ces représentations inconscientes qui ont gouverné les choix de ses auteurs, mais aussi de reconstituer et la demande de la municipalité, et les interdits qu'elle a posé. Et cette route était semée d'embûches.

Il s'agissait donc de promouvoir la version électronique d'un droit généreusement accordé l'an dernier aux Parisiennes et aux Parisiens, celui de mettre à l'agenda municipal un problème particulier, à condition que la pétition qu'ils lanceraient alors recueille un nombre suffisant de signatures, en l'occurrence, et à ce jour, un peu moins de 19 000. Ce droit, bien sûr, ne saurait s'étendre au-delà des limites communales : sur le futur Tribunal qui ornera dans quelques années la sortie de leur ville, et sur l'ombre généreuse que leur prodiguera sa tour haute de 160 mètres, les Clichoises et Clichois, qui subiront ses nuisances sans profiter d'aucun avantage puisque leurs affaires à eux se traiteront toujours à Nanterre, n'ont rien à dire. Ce droit, par ailleurs, ressemble furieusement à celui que l'on connaît chez les Helvètes, champions de la démocratie directe avec ce référendum facultatif dit d'initiative populaire, riche en effets de composition parfois fort gênants. Audacieuse mais pas téméraire, la municipalité a visiblement prévu le cas et posé les verrous nécessaires. En cas de succès, l'initiative des Parisiennes et des Parisiens sera soumise à la Commission du débat public qui décidera, on l'imagine souverainement et sans avoir à fournir de justification, de donner suite à la demande, ou pas, laquelle suite se limitera à inscrire la proposition en question à l'ordre du jour d'un conseil municipal. Comme on s'en rend compte, cette disposition possédait en tant que telle une vertu comique bien suffisante pour rendre superflue son illustration au moyen d'une petite séquence mettant en scène des acteurs ridicules.
Mais puisqu'illustration il y a, il faut donc s'interroger sur le sens de celle-ci, et sur ce qu'elle révèle de l'inconscient municipal. Le droit de pétition concerne donc n'importe quel sujet du ressort du Conseil de Paris, de l'heure de collecte des ordures ménagères à la gestion du logement social, de l'aménagement de la voirie au budget consacré à la pratique du vélo, tous éléments qui mettent donc directement en cause sa politique. Évitant les sujets susceptibles de la fâcher, la municipalité a préférer jouer comme de coutume les moralisateurs et mettre en scène de paisibles passants à la tranquillité troublée par le bruit des intrus, un sujet rendu passablement glissant par un ancien titulaire du poste qu'occupe Bertrand Delanoë. Impossible, dès lors, pour s'offusquer du vacarme d'un deux-roues motorisé, de recourir à l'image du gamin de banlieue sur son pisse-feu à l'échappement amoureusement travaillé, quand bien même le problème se limiterait à lui et à ses semblables : la bienséance actuelle ne permet plus que de stigmatiser les groupes sociaux majoritaires. Mettre en scène le bruit des moyens de transports individuels, comme Philippe Zittoun l'a bien montré, relève par ailleurs des stratégies parfaitement conscientes d'une municipalité qui a produit un problème public en s'appuyant sur un outil de preuve, une carte dont elle a soigneusement limité les contours de façon à ne prendre en compte que le bruit automobile et à faire de celle-ci, et des deux-roues qu'elle associe sans discernement dans sa volonté de prohibition, la cause unique du bruit, des odeurs et de la pollution.

La vidéo met en scène l'idéal municipal, le minable petit entre-soi qui ferme l'horizon du maire d'un Paris de seconde zone et l'isole totalement des autres métropoles européennes, et sa tactique, opposer les Parisiennes et les Parisiens, les ménages les moins motorisés de France, ses électeurs, à ces envahisseurs sur deux ou quatre roues, rangés dans le même sac du gêneur allogène destructeur de la tranquillité publique, envahisseurs qui ne sauraient être égaux en droits aux Parisiennes et Parisiens, et deviennent donc les légitimes victimes de leur ostracisme, exprimé par voie de pétition. Alors, profitons du 25 mars pour rappeler à la municipalité parisienne que, pour ce qui concerne leurs droits, les citoyens ne dépendent pas d'elle et de sa mauvaise volonté, mais d'appareils règlementaires situés autrement plus haut dans la hiérarchie des normes, et pour lui montrer, au cas où elle en douterait encore, de quoi les manifestations motardes sont capables, en toute légalité, question volume sonore.

vendredi 24 février 2012

ubispy

Survivre après la chute du mur et l'arrivée sur le marché de développeurs venus d'Europe de l'est, à la compétence inversement proportionnelle à leurs exigences salariales, a constitué pour les studios de jeux vidéo du vieux continent un défi auquel ils n'avaient pas songé, et qui fut fatal à bien d'entre eux, à commencer par le légendaire Bullfrog. D'autres, comme les allemands de BlueByte, installés dès 1988 à Düsseldorf, ville dont la sinistre réputation fut connue du monde entier au travers des œuvres neurasthéniques des Kraftwerk, NEU! et autres Wim Wenders, résistent en labourant encore et toujours le même sillon. En l'occurrence, les geeks de la Ruhr déroulent un même fil, celui de ces jeux de stratégie où l'on construit un univers, dont The Settlers, désormais dans sa septième incarnation, reste l'étendard. Moins paysanne, plus commerciale, et bien qu'appartenant elle aussi à cette catégorie de jeux passablement ennuyeux et significativement addictifs dans lesquels on recommence une partie avec comme seul objectif de vérifier les effets de la modification d'un unique paramètre, et qui perdent tout leur intérêt dès lors qu'on a entièrement compris de quelle façon ils fonctionnent, la série des Anno, après avoir épuisé les ressources d'un passé plus ou moins lointain, s'aventure aujourd'hui dans le futur proche, en faisant malgré tout un bon en avant d'une amplitude raisonnable puisque la nouvelle aventure se déroule en 2070. Mais la survie de BlueByte a eu son prix puisque, en 2001, le studio allemand a été absorbé par Ubisoft, lequel compte visiblement fermement s'inscrire, au même titre que les Apple, Microsoft et autres Gallimard, sur la liste de ces entreprises décidées à ne pas laisser s'échapper la plus infime occasion de monnayer quelque chose, cette obsession s'exercerait-elle au détriment de leurs clients, et de leur vie privée.

D'une manière devenue classique Anno 2070 peut s'apprécier de deux façons, seul, ou en compétition avec d'autres joueurs. Si le premier mode a longtemps connu une certaine stabilité, dépendant qu'il était des progrès chancelants de l'intelligence artificielle le second, avec le web, a abandonné la formule du client-serveur sur réseau privé pour, à travers le web, dépendre désormais des seuls éditeurs qui, avec les jeux en ligne, ont découvert et consciencieusement exploité une mine d'or. La tactique d'Ubisoft, avec Anno 2070, consiste à faire en sorte que, désormais, quand bien même il n'aspirerait à rien d'autre qu'à faire prospérer son petit monde dans son petit coin, le client solitaire n'échappe plus à ses filets. Payer son dû à Amazon reste une condition nécessaire avant de jouer à Anno 2070 ; mais elle ne suffit plus. Ubisoft impose à ses clients une inscription sur son site web à l'occasion de laquelle l'entreprise, couverte par sa déclaration à la CNIL, recueille sans aucune justification le sexe, le prénom, le nom et l'âge du joueur. Contrairement à ce qu'annoncent de façon mensongère les petits caractères au bas de la jaquette du DVD, cette inscription n'est pas seulement requise pour jouer en ligne puisque chaque nouvelle session en solitaire implique une connexion, et une identification préalable auprès d'Ubisoft : en plus de son état-civil, la société connaît donc les habitudes du joueur, la fréquence, sans doute la durée, de ses séances, et, bien sûr, son adresse IP. Il serait intéressant de savoir si elle a aussi pris la peine de prévenir la CNIL de l'usage qu'elle fait de ces données lesquelles sont, elle aussi, parfaitement confidentielles. On imagine l'intérêt commercial qu'une entreprise peut avoir à collecter ces informations, et plus encore à les croiser avec celles que, bon gré mal gré, ses autres clients lui fournissent : la charte d'atteinte à la vie privée que revendique Ubisoft ne laisse en tout cas aucun doute sur la nature comme sur l'ampleur de cette exploitation.

Pourtant, cette situation ne semble inquiéter personne. Et si l'on reçoit les échos d'un vif mécontentement, celui-ci vise une tout autre tactique de monnayage. Le système de gestion de droits du jeu limite en effet le nombre des installations possibles, dans le but évident de venir à bout du marché des jeux d'occasion. Que ce soit cette caractéristique, certes pas anodine mais purement pécuniaire puisqu'elle ne fait perdre aux joueurs que quelques sous, qui suscite des réactions, et pas la longue liste des atteintes à la vie privée dont ils ont pris leur parti, à supposer qu'ils en aient conscience, en dit long sur ce que les amateurs de bidules numériques de tous ordres sont près à accepter sans réagir, dès lors que leurs intérêts matériels ne leur paraissent pas menacés, dès lors aussi que ces atteintes semblent désormais indissociables du prix à payer pour accéder à ces objets sans lesquels la vie en société ne peut plus guère se concevoir.
Alors, tant pis : plutôt que de clamer dans le désert, choisissons la fuite et l'individualisme, tournons le dos aux exploiteurs, ressortons les vieilles machines, et rejouons à Dungeon Keeper 2, cet invraisemblable chef-d'œuvre de félonie fin de XX ème siècle, avec ses travailleurs infatigables qu'une bonne claque rendait bien plus productifs, ses démons péteurs atrabilaires, et ses gentilles fées qu'on prenait un immense plaisir à torturer dans le seul but de les entendre pousser ces petits cris absolument délicieux, ce jeu dont, à peine dix ans plus tard, la possibilité de création semble à ce point hors d'atteinte qu'on se demande comment diable il a bien pu exister, mais qui rappelle à quoi ressemblait la liberté, voilà maintenant un millénaire.

lundi 13 février 2012

orcs

Les orques sont-ils des êtres humains comme les autres ? Il fallait bien un juge fédéral pour répondre à une question aussi vitale, et constater que, effet sans doute d'une invraisemblable étroitesse d'esprit, la constitution américaine ne prévoyait pas d'étendre aux animaux l'interdiction de l'esclavage. Les propriétaires de zoo marins, au demeurant, auraient tort de croire qu'ils peuvent s'en tirer à si bon compte, puisque l'offensive des porte-parole du mal-être animal ne connaît pas de frontières, et s'est dernièrement manifestée aux Pays-Bas. De sa plus belle plume, et jugeant la nouvelle d'importance suffisamment planétaire pour, fait rare, traduire sa missive en anglais, Henk Bleker, ministre de l'agriculture, a écrit à la présidente du parlement pour lui expliquer à quel point il était désolé de devoir refuser aux associations qui en avaient fait la demande la remise en liberté de Morgan l'orque, alors séquestré au Dolfinarium de Harderwijk.
On pourrait, évidemment, régler l'affaire d'un haussement d'épaules. Ou, en creusant un peu, s'intéresser à ces activistes qui, par delà des frontières infranchissables, communiquent avec les animaux au point de connaître leurs pensées : on constaterait alors que leur extraordinaire don reste bien sélectif, et que leur amour immodéré pour les bêtes noires et blanches s'accompagne de la plus profonde indifférence à l'égard de celles qui, à l'image de la charmante rosalia, ont le malheur de n'être ni grosses, ni mammifères.

Mais ces revendications illustrent des questions intéressantes, qui portent sur les intérêts qui les sous-tendent, mais aussi sur la tactique employée, tactique que l'on rencontrera de manière systématique dès lors que l'on s'intéresse à l'activisme écologiste, par exemple dans la question déjà brièvement évoquée des barrages de la Sélune. Deux ouvrages vieux de trois quarts de siècle doivent en effet être démolis sur cette petite rivière de la Manche, selon des modalités précisées dans cet article des Échos. Conduisant à préférer les saumons aux humains, et à supprimer une source d'électricité renouvelable, si modeste soit son amplitude, afin que les premiers retrouvent la rivière dans son état supposé, ou présenté comme, naturel, l'opération suscite quelques oppositions au niveau local. Première du genre, elle se heurte aussi à nombre de difficultés techniques, et d'incertitudes financières et environnementales. Mais ce caractère pionnier ne découle pas de propriétés particulières, mais d'un simple hasard du calendrier puisque, les concessions de ces barrages venant à échéance, la remise en cause de leur existence devenait possible. L'objectif, en d'autres termes, n'est modeste qu'en apparence, et l'on ne peut manquer de faire le lien avec une autre revendication du même ordre, mais de bien plus grande échelle.
Car demander la fermeture de Fessenheim parce qu'elle est la plus vieille centrale nucléaire d'EDF obéit à une stratégie similaire et aussi élémentaire qu'efficace, au moins auprès du grand public. Elle permet de présenter une requête d'une ampleur limitée, très éloignée de revendications plus globales et bien plus radicales, lesquelles réclament l'abandon définitif de l'électronucléaire, et donc de paraître, auprès du grand allié politique, comme un partenaire raisonnable et ouvert au compromis. Sauf que l'ancienneté de Fessenheim la rend unique seulement parce que nombre d'autres réacteurs, appartenant à la première génération, tels ceux qui utilisaient la technologie graphite-gaz, ou Brennilis, seul exemple national de la filière à eau lourde, ont déjà été retirés du service, et sont en cours de démantèlement. À l'inverse, Fessenheim, première d'une longue lignée qui fait l'homogénéité du parc français, abrite les premiers des 58 réacteurs de la seconde génération, ces centrales à eau sous pression aujourd'hui toutes en service et, sans doute, encore pour longtemps : décider, à titre de modeste concession à un allié turbulent, sa fermeture anticipée revient à légitimer toutes celles qui suivront, dès lors que leurs réacteurs atteindront le même âge.

Ainsi fonctionne cet activisme, en visant le très long terme, en présentant des requêtes stupéfiantes dont il sait très bien qu'elles seront refusées avec comme seul objectif de les voir, comme disent les politistes, inscrites à l'agenda, en exploitant, un pas plus loin, la plus mince opportunité offerte par la situation politique ou juridique pour s'y installer et créer un précédent, en produisant en somme tout un lent travail d'érosion grâce auquel la falaise finira bien par tomber. Ce qui pose la question de savoir pour qui et au nom de quoi travaillent ces activistes, question à laquelle le dernier numéro de Vingtième Siècle, dans lequel on trouve des contributions relatant le parcours des environnementalistes depuis le milieu du XIXème siècle, apporte des réponses utiles. On y voit notamment s'affronter deux conceptions irréconciliables de la protection de la nature, avec, pour citer Charles-François Mathis, d'un côté la préservation, qui milite pour une nature vierge exempte de toute présence humaine, et de l'autre la conservation, adepte de la gestion raisonnable des ressources. Sans doute la seconde acception rencontrera-t-elle l'écho le plus favorable, et l'assentiment le plus répandu. Pourtant, les défenseurs de la libre circulation des orques et des saumons, qui envisagent pour les animaux et les hommes des destins radicalement disjoints, appartiennent incontestablement à la première espèce. Et derrière l'exhibition des célébrités prêtes à se sacrifier pour une bonne cause, du moment qu'elle fait parler d'elles, derrière les intérêts très concrets et déjà analysés de ces catégories sociales qui parviennent encore à faire financer leurs loisirs privés par la puissance publique, se profile une conception encore confidentielle et d'un relativisme radical, mais qui travaille sans relâche à sa légitimation, et à cause de laquelle, faute de prudence et d'attention, il se pourrait que la lutte immémoriale entre orques et humains se résolve au profit des premiers.

vendredi 10 février 2012

surtaxe

Les hommes politiques se trouvent parfois contraints d'affronter des adversaires aussi imprévisibles que redoutables, à même de bousculer les plans de campagne les mieux établis, et le général hiver est de ceux-là. Monopolisant sans répit les unes de la presse quotidienne, s'appropriant une part majoritaire des journaux télévisés, la puissante offensive qu'il a soudainement lancée voilà dix jours défie toute résistance, et recouvre d'un blanc manteau de silence les dernières innovations législatives du quinquennat. Rien à son sujet dans les quotidiens généralistes, ni à la télévision ; une dépêche fourre-tout chez Reuters, et un sec communiqué à Matignon : expédiée en quelques lignes, réduite à un acronyme de trois lettres, englobée dans l'enveloppe de la loi de finances, une mesure pourtant longtemps vantée comme aussi courageuse que révolutionnaire serait passée totalement inaperçue sans la vigilance intéressée de la presse spécialisée, Les Échos, ou la Tribune. De la TTF, la taxe sur les transactions financières, on pouvait difficilement attendre une entrée en scène plus discrète ; et quand bien même celle-ci laisse présager une existence aussi courte que fantomatique, ce dispositif à tiroirs mérite qu'une bonne âme lui accorde un peu d'attention.

Reflet sans doute d'arbitrages délicats et de nuits blanches à Bercy, le projet semble au premier abord incohérent, puisqu'il se décline en trois mesures distinctes, sans aucun rapport l'une avec l'autre, et qui visent chacune une activité particulière : les achats d'actions, le trading à haute fréquente et les CDS nus. Tout le monde, en principe, comprend ce dont il est question en premier lieu et, de fait, on ne retrouverait là rien d'autre qu'un classique impôt de bourse, qui a existé et existe ailleurs, s'il n'était assorti de modalités pour le moins étranges. Ce n'est pas tant son montant, 0,1 %, qui étonne, que les restrictions qui lui sont associées : seules sont concernées les actions d'entreprises de nationalité française, et dont la capitalisation boursière au premier janvier dépassait le milliard d'euros. La liste des malheureuses élues sera donc courte, et ne comprendra même pas toutes les entreprises de l'indice CAC 40, puisque les néerlandaises ST Microelectronics ou EADS y échapperont. On dirait volontiers que le pouvoir apprécie énormément de toujours taper sur les mêmes si le seuil choisi ne conduisait pas à intégrer en plus un bon morceau du SBF120. Le trading haute fréquence désigne quant à lui une détestable habitude, qui a pris une importance significative au cours des dernières années, laquelle consiste à faire travailler algorithmes et robots appuyés sur de lourdes infrastructures techniques installées au plus près des bourses dans le seul but de gagner d'infimes fractions de secondes, afin de réaliser une énorme quantité de transactions à très court terme, qui jouent le plus souvent sur les minuscules différences que connaissent les prix des actions cotées simultanément sur plusieurs places. Les credit default swaps, enfin, obéissent à un mécanisme encore plus vicieux. Ces produits, normalement souscrits par les porteurs d'obligations pour se prémunir contre un défaut de l'emprunteur, peuvent aussi être achetés par des investisseurs qui ne possèdent pas les titres en question : il s'agit, en somme, d'une assurance qu'ils souscrivent pour couvrir un risque qu'ils n'ont pas pris. En conséquence, cette assurance n'a d'intérêt que dans la mesure où l'accident arrive, et où le risque de défaut se réalise, ce qui permet de toucher la prime. Et on imagine, dans les circonstances actuelles, la somme d'intégrité nécessaire pour résister à la tentation de jouer contre la Grèce. Au demeurant, cela ne devrait pas préoccuper l'État, les banques qui se sont amusées à ce petit jeu en vendant les CDS en question n'ayant qu'à prendre leurs pertes. Hélas, l'implacable logique du too big to fail, l'opacité de ce marché de gré à gré qui interdit toute évaluation de l'ampleur des conséquences d'un défaut l'obligeraient, le cas échéant, à intervenir.

Il devient alors possible de décrypter la stratégie gouvernementale, et de distinguer l'effectif du symbolique. L'effectif, et même le quantifié puisqu'on en attend un peu plus d'un milliard de recettes, ce sera donc cet impôt de bourse, au périmètre soigneusement circonscrit. Les obligations, privées ou publiques, qui représentent pourtant un volume de transactions autrement plus important que les seules actions, ne seront pas taxées : l'État, voulant scier la branche sur laquelle viennent se percher les corbeaux de la spéculation, a évité de se tirer une balle dans le pied en indisposant les acheteurs de dette publique. Il risque, par contre, d'en décourager d'autres, et de voir s'envoler ses espoirs de gain. Certes, le champ de la taxe reste assez vaste et son montant suffisamment minime pour ne pas décourager les investisseurs de long terme ; mais les autres, tels ces vils opérateurs à découvert qui jouent un rôle fondamental dans la liquidité d'un marché, auront d'autant moins de difficultés à aller voir ailleurs que, même pour les français, le monde est vaste et ses possibilités d'investissement infinies. Le premier effet de la taxe pourrait bien être une baisse du nombre de transactions boursières, laquelle pénalisera par contrecoup et les intermédiaires financiers et la place de Paris. Les deux autres mesures, qui s'attaquent bien à la spéculation dans ce qu'elle a de plus excessif, ne produiront par contre aucun effet, dans la mesure où la compétence de Bercy ne s'étend pas jusqu'au New Jersey, ou des effets bien fugitifs, puisqu'on attend pour les tous prochains mois une interdiction à l'échelon européen des CDS dénudés. N'eut été l'extrême difficulté d'expliquer au grand public ce dont il était question, on tenait bien là un moyen de combattre sans risque l'hydre de la spéculation internationale. Hélas, ici, le général hiver prélève son tribut, et terrasse la puissance du symbole, puisque personne n'en parle.

mardi 31 janvier 2012

élévation

Il n'est, au fond, guère compliqué de diriger un État, dès lors qu'une situation financière saine lui garantit les moyens de ses politiques. Celui-ci ne rencontrera pas plus de difficultés lorsque sa solvabilité se dégrade, aussi longtemps que l'épargnant, animé d'un raisonnable espoir de récupérer dividendes et principal, acceptera de couvrir ses déficits. Mais lorsque l'état-anesthésiste a fini de consommer sa dernière ligne de crédit, il ne lui reste plus d'autre choix que de faire appel à la ressource des pauvres : l'imagination. Nicolas Sarkozy, dans son programme post-électoral récemment détaillé à la télévision, revient ainsi sur le problème lancinant et éternel du logement, plus précisément de l'insuffisance d'une offre disponible à un coût que ménages et bailleurs sociaux sont disposés à accepter. Longtemps, la question fut résolue de la façon la plus simple, en enchaînant une si longue liste d'avantages fiscaux qu'il a fallu, pour s'y reconnaître, les baptiser chacun du nom de son promoteur. La dureté des temps condamnant ces solutions faciles, il faut innover, et inventer un dispositif qui produise quelque effet sans pour autant rien coûter. Ainsi vit le jour cette augmentation des droits à construire, qui permettra, durant seulement trois ans, de bâtir, sur un terrain identique, 30 % de surface en plus, une solution d'une si parfaite simplicité qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas donné naissance à l'une de ces maximes qui vous marquent un quinquennat : monter plus pour construire plus. Dès lors, on ne peut qu'être surpris de voir une aussi brillante idée si fraîchement accueillie, et en premier lieu par la profession des bâtisseurs.

Car, montrant ainsi que le diable ne se cache pas uniquement dans les détails, cette règle si élémentaire révèle, une fois mise en œuvre, une étonnante capacité à produire des ennuis. Les difficultés sont d'abord techniques : pour passer de 37 à 48 mètres, il faut plus qu'une gomme et des crayons. Revoir totalement la conception d'un immeuble collectif, quand bien même sa construction n'aurait pas encore commencé, se traduirait par des retards inacceptables, ne serait-ce que pour des raisons contractuelles. Seuls pourraient donc profiter du rehaussement les bâtiments encore en projet, et qui ne souffriraient pas d'un délai de quelques mois. Or, la mesure n'étant effective que durant trois ans, ces contraintes vont fortement limiter son effet. Construire plus haut, de plus, ne permet pas de commercialiser des appartements plus abordables, et pour deux raisons. Si la densité a des effets positifs en réduisant les distances et en favorisant les communications, elle augmente aussi le coût de la construction, un immeuble étant d'autant plus cher qu'il est plus haut. En principe, ce surcoût devrait être minoré par un meilleur usage du foncier. Mais, on ne peut guère en douter, les calculs des propriétaires seront vite faits, et les bénéfices à attendre de l'accroissement de densité compensés par la hausse du prix des terrains puisque, on le sait, dans les grande villes, c'est le fonds qui manque le plus. Comme toujours, le propriétaire de la ressource la plus rare sera le mieux à même d'en tirer profit. Le plein effet de ces nouvelles dispositions, en somme, ne s'appliquera qu'aux promoteurs déjà propriétaires du terrain, mais qui n'ont pas encore commencé à construire dessus, ce qui limitera singulièrement leur nombre.
Enfin, au delà des inévitables récriminations des défenseurs du patrimoine, animal ou minéral, cette augmentation des densités risque de trébucher face à des adversaires de taille, les élus locaux. Son principe implique en effet de contourner leurs prérogatives, puisqu'elle s'impose à eux, et à leur Plan local d'urbanisme, à une condition essentielle, et dont il est difficile de s'abstraire, la municipalité disposant toujours de la possibilité de s'opposer, au cas par cas, à un projet. On imagine que, dans les grandes agglomérations, les services de l'urbanisme auront autre chose à faire que d'interdire, ici et là, à la discrète surélévation d'un pavillon ; les promoteurs de grands projets, par contre, auront toujours à combattre pour se voir reconnu leur droit à la hauteur. Et dans les villages, les bonnes relations avec le maire et les voisins détiendront la clé du chantier.

Le gouvernement, écrivaient Les Échos, attend de cette idée si simple 40 000 logements supplémentaires par an. Les mises en chantier de logements, individuels comme collectifs, selon l'INSEE, fluctuent assez largement d'une année sur l'autre, reflétant ainsi des variations plus globales : elles sont passées de 430 000 en 2007 à 305 000 deux ans plus tard. En 2001, avec 421 000 unités nouvelles, on touche le haut de l'intervalle, et ce n'est sans doute pas dû au hasard, mais bien à l'anticipation de la dégradation des conditions de financement qui accompagnera le grignotage d'avantages qui contribuent largement à la vitalité du secteur. Le construire plus représenterait donc de l'ordre de 10 % du total, et viendrait alors compenser très exactement la diminution de leur activité que les professionnels anticipent. L'idée semble si merveilleuse que l'on doit regretter de ne pas y avoir songé plus tôt. Dans les faits, elle permettra surtout au propriétaire de pavillon d'enfin construire sans rien demander à personne ce garage auquel il n'avait pas droit, et dont il rêvait depuis si longtemps. Ayant mangé son gros gâteau, l'État-illusionniste se trouve réduit à sortir de son chapeau une maigre carotte, avec laquelle il lui sera bien difficile de satisfaire l'appétit dévorant de la foule des rongeurs.

vendredi 20 janvier 2012

mur

Bien sûr, un programme électoral n'est jamais qu'un empilage de thèmes en vogue, le jeu consistant à piocher dans le fonds commun des sujets obligés, la dette, le chômage, la protection sociale, de manière à composer un menu personnalisé qui obéira à une double contrainte, se distinguer de l'adversaire tout en restant suffisamment simple et concis pour tenir sur une dépêche d'agence, ou dans un sujet de journal télévisé. Mais il n'est pas superflu d'aller voir ça de plus près, et de creuser un peu une proposition particulière d'un parti spécifique, puisqu'une des propriétés du parti en question tient dans sa forte signature intellectuelle, qui lui permet d'appuyer son programme sur une quantité d'études, et sur de gros bataillons de militants-chercheurs. Les Verts l'affirment, leur révolution écologiste entraînera la création d'au moins 600 000 emplois, étalée sur cinq ans ; Il serait sans doute un peu mesquin de souligner le procédé, le cumul permettant de grossir des effectifs qui ne représentent jamais que 120 000 postes par an, alors même que l'UNEDIC, écrivent aujourd'hui Les Échos, prévoit pour 2012 200 000 suppressions. La réalité semble en effet bien cruelle, et les récents licenciements chez Vestas, comme d'autres l'ont déjà noté, sonnent comme un douloureux rappel pour ceux qui veulent ignorer que celle-ci a toujours raison. Ce qui ne rend que plus intéressante l'analyse de la manière dont il sera bientôt possible de renverser les montagnes, et de créer des emplois durables et rentables sur la base d'activités subventionnées.
On s'appuiera pour cela sur une étude parmi d'autres, produite en l'espèce par Philippe Quirion, chargé de recherche au CIRED, institut qui semble s'occuper pour l'essentiel de modéliser le fonctionnement des économies peu productrices de CO2, à l'intention du WWF, et qui présente un scénario grâce auquel la réduction de 30 % de ses émissions de CO2 permettra au pays de gagner 684 000 emplois. Inspirée des travaux de l'association négaWatt, cet article s'en éloigne en un point crucial, puisqu'il ne s'intéresse pas au sort de l'électronucléaire ce qui, en plus de créer une divergence sensible avec le programme Verts, n'est pas sans conséquence. Cette impasse bouleverse, en fait, le scénario. Car si celui-ci insiste sur la réduction du recours aux énergies fossiles, c'est parce que, à cause cette production d'électricité décarbonnée qui caractérise la situation française, il ne reste guère ici d'autres sources significatives de CO2. Or, arrêter les centrales nucléaires entraîne inévitablement une hausse des émissions de carbone puisque l'on aura supprimé le principal moyen d'obtenir de l'électricité sans carbone, moyen dont on sait l'importance qu'il occupe dans notre pays, et qu'il faudra bien remplacer par quelque chose, puisque, pour faire face à l'arrêt de 80 % des capacités de production d'électricité, la sobriété risque de ne pas suffire. Mais l'étude présente malgré tout un intérêt essentiel puisque son auteur, en économiste, détaille avec précision, secteur par secteur, les mutations du marché de l'emploi que ses propositions entraînent ; il ne dit mot, par contre, des conséquences sociales de son économie nouvelle.

La grande mutation verra donc la migration d'emplois détruits, dans l'automobile et les énergies fossiles, vers des secteurs en croissance, les filières renouvelables et l'efficacité énergétique, et le bilan en sera fortement positif, puisque le contenu en emplois de ces nouvelles activités est bien supérieur à celui des "secteurs en décroissance", tandis que la mutation sera d'autant plus bénéfique que les emplois en question, peu qualifiés pour l'essentiel, correspondent précisément aux capacités des plus gros effectifs de chômeurs. Cela semble si merveilleux que l'on se demande pourquoi diable ne pas y avoir pensé plus tôt, et dans quels sombres détails celui-ci peut bien se cacher.
Une partie significative de ces emplois, pour commencer, n'a rien de neuf puisque le vocable d'efficacité énergétique recouvre ce que l'on appelait autrefois plus prosaïquement travaux d'isolation thermique ; ces travaux, certains les ont réalisés depuis fort longtemps et sans l'aide de personne. Mais inventer un nouveau terme pour désigner une pratique ancienne permet de revendiquer la paternité de la pratique en question, et on aurait bien tort de se priver de ce bénéfice symbolique, et gratuit. Ces emplois, de plus, comme une bonne partie de ceux qui seraient générés par l'implantation d'éoliennes et de centrales photovoltaïques, appartiennent à un seul secteur, le BTP lequel, faute d'attractivité, éprouve déjà des difficultés à satisfaire ses besoins de main d’œuvre. En outre, et par définition, ces emplois n'auront qu'un temps : et il est quand même surprenant que les spécialistes auto proclamés du durable se préoccupent si peu du long terme.
Le grand changement connaîtra aussi son volet industriel, la destruction des emplois dans l'automobile étant compensée par les transports en commun, et l'énergie ; mais là, plusieurs difficultés surgissent. Ces industries, d'abord, ont cessé d'être une spécialité locale, et si le carnet de commandes d'Alstom reste bien garni, c'est en partie grâce à la demande en infrastructures des pays émergents. Encore peu à même de produire ces structures complexes que sont les avions, les turbines à gaz, ou les centrales nucléaires, ils sont, et les exemples de la filière photovoltaïque en Chine ou de l'indien Suzlon le montrent, totalement compétitifs lorsqu'il s'agit de technologies plus accessibles et adaptées à la grande série. Les déboires de Vestas ou de Photowatt sont là pour rappeler à qui profitent des subventions que payent les seuls consommateurs locaux.
Car le troisième obstacle est d'ordre financier. Rémy Prud'homme a montré que l'abandon de l'automobile au profit des transports en commun implique un transfert d'un secteur fortement bénéficiaire à un autre, lourdement subventionné. Il en va de même avec cette efficacité énergétique, les normes nouvelles renchérissant significativement un coût de la construction victime de la hausse des matériaux, et rendant donc plus coûteux un logement qui trouvera de moins en moins d'acheteurs. Quant à l'énergie, on sait ce que les filières vertes doivent à des subventions massives qui seront d'autant plus difficiles à camoufler dans un coin de la facture EDF, sous l'appellation fallacieuse de service public d'électricité, que ce poste augmentera à mesure de l'accroissement des investissements qui, désormais réalisés en mer, prennent l'apparence d'une fuite en avant.

Le scénario analysé ici présente donc un petit écart par rapport au programme des Verts, puisque le nucléaire n'y est pas mentionné, et comprend un grand et paradoxal oublié, le CO2. Une analyse récente du CEPOS, think tank danois composé d'incorrigibles libéraux, dévoilait la face cachée du pays le plus éolisé d'Europe. D'après les données d'Eurostat, un français a généré en 2009 8 tonnes de gaz à effet de serre, un danois 11 tonnes ; bouleverser l'équilibre actuel de la production d'électricité se paiera donc d'une double hausse, des tarifs, et des émissions de CO2. Le scénario des 684 000 emplois consiste donc à détruire des postes doublement rémunérateurs, en tant que tels et par les recettes fiscales qu'ils génèrent, dans l'automobile et les énergies fossiles, pour créer des emplois subventionnés dans le BTP et les transports en commun, avec comme seule justification de réduire les émissions de gaz à effet de serre d'un des pays les moins émetteurs dans la zone développée la moins émettrice : on ne s'étonnera donc pas s'il s'écrase en prenant contact avec le mur de la dette, et le pavé tranchant de la réalité.

lundi 16 janvier 2012

AA+

La fin du monde vient donc d'avoir lieu, et, l'œil collé à l'écran, chacun pouvait la suivre en direct sur Boursorama. Mais le calme étrange qui suit ces lendemains de cataclysme conduit à s'interroger sur l'ampleur de la catastrophe. Il se pourrait que, en l'espèce, le rôle des agences de notation financière ait été grandement surestimé, et que l'on ait assisté, en réalité, à la mise en scène d'une fiction intéressée, dont le sens dépend de la position politique que l'on adopte. Cette dégradation, pour le monde de la finance, produit sans doute d'autant moins d'effets qu'elle avait depuis longtemps été prise en compte. Et peut-être même que, en fait, la note de la dette souveraine française n'a pas vraiment été abaissée.

Car un seul membre du triumvirat de la notation, Standard & Poors, a franchi le Rubicon en attaquant les intérêts vitaux de la République. Prudemment resté sur la rive, Moody's se contente de maintenir sa surveillance. Encore plus en retrait, Fitch Ratings, filiale de Fimalac, a fait part de son intention de rester l'arme au pied pour le reste de l'année ; mais Marc Ladreit de Lacharrière éprouve sans doute quelque appréhension à imaginer sa tête d'aristocrate promenée au bout d'une pique. Les justifications de Standard & Poors, qui grâce à son coup d'éclat connaissent une audience qui s'étend un peu au delà de son public habituel, méritent par ailleurs que l'on s'y arrête. On découvre, d'abord, l'agence adepte du traitement par lots : tous les pays de la zone euro ont vu l'état de leurs finances inspecté, et certains, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, ont été bien plus mal traités. Chez Standards & Poors, par ailleurs, le triple A devient une denrée rare, à la distribution confidentielle : Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse, pays scandinaves constituent le dernier carré des résistants à la dégradation, et sans doute plus pour très longtemps puisque, dans la zone euro, Allemagne et Luxembourg sont seuls à échapper à l'humiliante sanction de la surveillance négative. Après l'Europe et les États-Unis, en somme, le AAA a presque disparu, et, donc, son utilité aussi. Car il n'est pas besoin de lire des journaux gratuits pour savoir que, appliquées aux grandes puissances, ces notes ne renseignent personne.
Les grands, d'ailleurs, font tout ce qu'ils peuvent pour y échapper : le commentaire de Standard & Poors rappelle ainsi que les notes de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de la France sont "unsolicited", ce qui mérite quelques explications. On l'ignore généralement, mais les agences interviennent en principe à la demande d'une entité, entreprise, institution publique, État, qui désire faire évaluer sa solvabilité avant de faire appel au marché : faute de note, celui-ci risque en effet de montrer peu d'empressement à souscrire à des obligations dont il ne peut évaluer le risque. Le fait que, en Europe, les petits pays, mais aussi l'Espagne, sollicitent ce jugement que les grandes puissances récusent montre la haute opinion que celles-ci ont d'elles-mêmes. Et en les notant d'autorité, comme les autres pays de l'Union, les agences rétablissent une égalité que les puissants refusent. De plus, le vrai étalon, la capacité d'emprunt, en volume comme en matière de taux, s'établit et se modifie à chaque fois que France Trésor procède à une adjudication, et il informe de manière autrement plus fine et plus pertinente que la notation périodique d'une agence. La note joue, en fait, un rôle institutionnel, garantissant la qualité du portefeuille d'investisseurs cherchant à éviter à tout prix le risque : mais si la meilleure note disparaît, il leur faudra bien se contenter du bataillon bien plus fourni des AA+.

Mais la manière dont l'agence explique sa décision surprendra les amateurs d'idées simples, même si la façon dont elle juge, non pas une situation financière, mais bien une politique publique et ses effets supposés confirmera les isolationnistes dans leur conviction qu'elle se mêle, d'autorité, de ce qui ne la regarde pas. Car, tout en rendant hommage à l'action de la BCE, Standard & Poors expose ses craintes, et redoute les conséquences d'une politique avançant sur un seul pied, celui d'une austérité qui s'exprime dans l'accroissement de la pression fiscale, avec comme conséquence récession et diminution de la consommation et, donc, baisse des rentrées fiscales  en question. Ce cercle vicieux de la rigueur a déjà été abondamment dénoncé : mais que le porte-parole des marchés rejoigne le chœur des économistes critiques a de quoi bouleverser son anticapitaliste. Les marchés, en fait, sont rationnels. Rompre avec trente ans de déficit de se fait pas du jour au lendemain, et la vertu austère du nouveau converti leur semble tout autant suspecte que, naguère, la prolixité de celui qui fut jusque-là un débauché. Mais, plus encore, ils redoutent les conséquences de ce qui ressemble à une nouvelle incarnation du même aveuglement, à la fois dans ce qu'elle dénote d'incompréhension fondamentale de leur fonctionnement, et dans son impuissance à apaiser ce léger doute qui subsiste, et selon lequel tout ça, au fond, c'est seulement pour la galerie. Le préteur ne réclame rien d'autre que le respect de son contrat : et, comme toujours, il est disposé à accorder des délais, à condition qu'on le rembourse. Un retour très progressif à l'équilibre budgétaire, un désendettement raisonnable et lent qui pourra s'étaler sur des dizaines d'années lui conviendrait bien mieux, pourvu qu'il n'ait de doute ni sur la route, ni sur la tenue de cap, que ces furieuses promesses d'un retour à l'équilibre en trois ans et en pleine crise, dont il est à craindre qu'elles restent lettre morte.

Enfin, et surtout, cette dégradation produit des effets qui relèvent essentiellement du comique, et qui sont si nombreux qu'on se demande à qui accorder la palme. Au spectacle, mis en scène par on ne sait quel spin doctor, que le pouvoir joue autour de cette note, lui qui transforme ce qui n'est rien de plus qu'un avis parmi tant d'autres en un rempart contre l'adversité, à l'efficacité quasi-magique puisqu'elle ne relève que de la croyance, rappelant ainsi ces habitants qui, face à la montée des eaux, ont recours à n'importe quel matériau, fut-il le plus dérisoire, pour protéger leurs biens de l'inondation ? À la popularisation au travers des media d'une notion qui, et c'est la son principe, résume une longue analyse en une formule courte et tranchante, et fournit donc aux journalistes une matière première qui, par son originalité comme sa concision, répond à leurs exigences tout en leur permettant de se pavaner en jouant les savants ? Ou, plus encore, à ces piliers de bar bons clients des micros-trottoirs, qui débitent un avis définitif sur les conséquences de la dégradation, eux qui glosaient hier sur Fukushima ou Clearstream sans avoir la plus élémentaire notion de radioactivité ni avoir jamais entendu le terme de règlement-livraison ? La pantalonnade du triple A aura au moins eu le mérite de rappeler à quel point, de nos jours, on manque cruellement d'occasions de s'amuser. Attendons-donc sereinement le défaut de la Grèce : là, on va rire.

mardi 10 janvier 2012

déconstruire

Ainsi donc, les journalistes de la grande presse se mettent à leur tour aux innovations lexicales, investissant un domaine autrefois réservé aux producteurs de théories à la française, puisque ces innovations jouent un rôle déterminant dans le succès public de leurs auteurs. Après le constructivisme ou le post-modernisme, qui ont transité par la critique architecturale pour finir recyclés chez les sociologues, voilà que le déconstructivisme semble inspirer les rédacteurs de gazettes. Car quelle autre influence pourrait expliquer l'emploi, dans la presse écrite ou télévisée, du terme de "déconstruction" pour qualifier la démolition du TK Bremen, ce petit cargo de 6 000 tonnes échoué sans pertes humaines sur une plage du Morbihan ? Quelle autre intention que celle de rejoindre la grande famille des faiseurs de vocables pourrait-elle justifier cet emploi inusité, et cette volonté de négliger le terme usuel en de telles circonstances, démolition ? Le recours à ce vocable, assez répandu, n'a évidemment rien d'innocent : et son emploi mérite que l'on s'y arrête, comme il faut revenir, sinon sur le feuilleton du cargo échoué, du moins sur la manière dont la fin de son histoire est mise en scène, et en images.

En première analyse, parler de déconstruction et pas de démolition relève d'une opération de camouflage : construire, c'est, par définition, assembler dans un certain ordre un certain nombre d'éléments pour obtenir un résultat qui fonctionne de manière satisfaisante, et rendra les services attendus pendant de longues années. Déconstruire, ce serait donc faire de même, dans l'autre sens, avec la même minutie, et dans les mêmes conditions de propreté. Le terme évoque les exigences nouvelles qui s'adressent aux produits manufacturés, lesquels doivent désormais être conçus pour faciliter et leur désassemblage une fois leur existence terminée, et le recyclage de leurs composants. Il évoque aussi un autre emploi étrange d'un terme du langage courant, l'effacement de barrages coupables d'entraver le parcours des saumons, et relève comme celui-ci d'une sorte d'opération de nettoyage qui s'exercerait sur un plan purement symbolique, et qui vient planquer la saleté sous le sable.

En apparence, recourir à un tel euphémisme vient contredire une autre propriété de la manière dont la télévision en particulier rend compte de l'accident, l'échouage d'un bête vraquier utilisé d'ordinaire pour le transport de céréales et qui, en l'espèce, faisait route à vide, pour lui donner la dimension d'une catastrophe sans précédent dans l'histoire de l'humanité, quand bien même celle-ci serait limitée à sa composante locale. Mais là l'affaire, assez vite, tourne court puisque, pour l'alimenter, il faut mobiliser un peu plus que de la conviction : il faut des faits. Et l'entretien accordé à France 2, en anglais, par l'un des techniciens néerlandais chargé de la démolition de l'épave ne contribue pas vraiment à fournir la substance qui permettrait de grossir l'événement. Car l'employé d'Euro Demolition, entreprise qui compte dans ses références sa participation à la démolition du Tricolor se révèle bien mauvais client. Le chantier du Tricolor, ce bâtiment de 50 000 tonnes construit pour transporter des voitures, chaviré après une collision avec un porte-conteneurs au milieu de la Manche, en plein sur une des routes les plus fréquentées au monde, et qu'il avait fallu tronçonner sur place à l'aide d'une technique mise au point pour récupérer l'épave du Kursk, représentait un défi infiniment plus complexe et, on l'imagine, autrement plus excitant que de rogner 6 000 tonnes de ferraille à l'abri sur une plage. L'affaire du TK Bremen se résume en bien peu de mots : un échouage banal dans lequel il n'y a, comme on disait voilà bien longtemps, à l'époque où cela semblait encore essentiel, pas mort d'homme, et un chantier de démolition de faible ampleur et sans difficulté technique qui sera achevé en deux mois, donc largement à temps pour rendre la plage à ses prédateurs habituels, les touristes.

Est-il vraiment possible de ne pas s'en apercevoir ? S'il n'y a rien d'étonnant à voir les militants de tout poil, faute de supertanker cassé en deux sur la côte bretonne, faire avec ce qui leur tombe sous la main, on imagine que les habitants, au moins, ne sont pas dupes, et viennent sur la plage bien plus pour voir le spectacle que pour confier leur indignation aux équipes de télévision. Choisir de ne faire parler que les mécontents, avec leur discours sans surprise et leur appétit pour la parole, grossir des faits sans importance et vite oubliés relève de la routine, et de la construction habituelle des fictions du journal télévisé. Mais ce qui l'est moins, c'est sans doute la manière de parler d'un accident, et pas seulement en stigmatisant les suspects habituels, le capitaine, l'armateur, les marins. Car en redéfinissant l'événement, en le cachant sous un euphémisme, on fait sortir l'imprévu du champ, on masque la nature de l'opération de démolition, son caractère improvisé, l'obligation de s'adapter à des circonstances toujours originales, aussi bien que les conséquences, finalement minimes.
Le lexique s'est, depuis quelque temps, enrichi de ces créations qui n'ont rien de spontané, et visent à redéfinir la manière d'appréhender les choses dans un sens précis, et avec un objectif particulier, qui donnerait à l'homme la capacité de n'avoir aucune influence sur son environnement, quitte à exactement réparer les dégâts causés, à faire en sorte qu'il ne se soit rien passé, et justifierait par là-même une certaine vision de la place que celui-ci doit occuper, au point de la rendre universelle, inévitable, et obligatoire.

jeudi 29 décembre 2011

crunch

Quand, habitués à tirer profit des miettes abandonnées par l'empire, les flibustiers voient leurs richesses s'amenuiser au point de ne même plus suffire à assurer leur survie, c'est que la situation est désespérée. Et le plus intéressant, dans la crise que connaît Petroplus, est de voir combien l'enchaînement infernal qui conduit le raffineur suisse à sa position actuelle semble accepté par tous, au point que même les réactions des salariés directement menacés ne paraissent pas dépasser, pour l'heure, le stade d'un combat de pure forme, mis en scène sans conviction dans l'attente de la fermeture définitive et des négociations qui l'accompagneront. C'est que le drame du raffinage, dont les causes se trouvent fort bien exposées dans une publication de Technip, se répète sur les scènes européennes de manière similaire et depuis de longues années, au point que le dénouement en soit, d'avance, connu de tous.

Car cette industrie du genre le plus lourd essaye péniblement de surnager dans un marécage de contraintes qui l'étouffent de plus en plus. Elle dépend d'abord d'une matière première, le pétrole brut, presque totalement importée et facile à transporter, et à stocker ; et sa transformation en un certain nombre de produits finis génère d'une part des résidus dont on ne sait vraiment que faire, le souffre par exemple, et se fait d'autre part selon une répartition fixe, puisque, suivant la manière dont l'installation est conçue, on obtiendra du gazole, du carburant pour l'aviation et de l'essence en proportions constantes, proportions que seuls des investissements significatifs permettront de modifier. Or, depuis des décennies, en Europe, on n'investit plus, et Technip, cartographiant les douze dernières raffineries qu'il a conçues, ne montre qu'une seule installation européenne, la plus ancienne, à Leuna, en 1997. Propriétaires de la ressource, les compagnies pétrolières des pays producteurs cherchent à capter plus de valeur ajoutée, et à exporter, vers des clients de plus en plus riches et de moins en moins européens, des produits raffinés, et plus seulement du brut. Les raffineries européennes, de plus, souffrent d'un mal endémique, et connu : elles produisent trop d'essence dont, l'appétit du client habituel, les États-Unis, s'étant tari, elle éprouvent depuis quelque temps le plus grand mal à se débarrasser.
Ainsi vont les choses, dans ce secteur si difficile : aussi, lorsque, la puissance publique met en place des mesures fiscales incitant vigoureusement à consommer moins, et à acheter des voitures économes en carburant, les pétroliers renoncent, et, entre fermetures et reventes à des tiers, le paysage change radicalement en quelques années. Alors apparaissent les flibustiers qui, se croyant plus habiles à la manœuvre que les vieux capitaines des gros pétroliers, espèrent ressusciter les marges disparues. Petroplus, fondée en 1993 et qui achètera sa première raffinerie en 2000, société installée, aux côtés des Transocean et autre Glencore à Zug, paradis fiscal au cœur du paradis fiscal, est du nombre. Mais le 27 décembre, la société annonce le gel par ses banquiers de la ligne de crédit qui finance sa trésorerie, pour un montant de l'ordre d'un milliard de dollars. Du jour au lendemain, elle se trouve donc, en d'autres termes, incapable de payer ses fournisseurs, et hors d'état de faire tourner les cinq raffineries qu'elle possède à travers l'Europe, dont celle de Petit Couronne, près de Rouen.

On imagine que ce genre de chose n'arrive pas par hasard ; et on a un peu de mal à partager la surprise de Petroplus, découvrant du jour au lendemain que ses banques le lâchent. Les négociations qui continuent, la mise à l'arrêt de trois raffineries, en France, Suisse et Belgique, dont le redémarrage dépendra "des conditions économiques et de la disponibilité des financements", tiennent de la réduction, brutale et sauvage, de capacités excédentaires. Et sans doute les banquiers ont-ils décidé, à la place de la direction, des mesures à prendre, mesures dont on imagine, au vu du parcours de Petroplus et de ses années de pertes, qu'elles étaient pendantes. Aussi l'intérêt se situe-t-il largement ailleurs, dans le jeu des banques, et des politiques.
Ceux-ci, en France, pour contrer les effets du credit crunch appliqué aux multinationales, et à très grande échelle, ont sorti leur arme secrète : le médiateur du crédit, l'homme chargé de tordre les bras des banquiers armé de sa seule autorité morale. Plutôt habituées aux doléances des commerçants, artisans et petits entrepreneurs, on imagine que ses équipes apprécieront le changement d'échelle. On commence aussi à comprendre de quelle manière jouent les banques, lorsqu'elles se comportent en petites filles sages et se soumettent aux exigences de leurs autorités de tutelle ; et on ne va sans doute pas les aimer plus. La Tribune le notait encore récemment, l'année 2011 aura connu, au niveau mondial, 220 000 suppressions de postes dans l'activité bancaire, soit bien plus que les 174 000 emplois perdus en 2009, l'année d'après la mort de Lehman Brothers. Soumises à une réglementation qui leur impose de renforcer leurs fonds propres dans un délai de six mois et qui entre en vigueur au plus mauvais moment, dans un marché extrêmement déprimé, les banques réduisent, toutes ensemble, leur taille, cherchant donc pour leurs actifs, leurs activités de marché en particulier, des acheteurs qui n'ont ainsi que l'embarras du choix,et le pouvoir de fixer les prix. Aussi, on attend avec impatience le moment, qui viendra forcément, où ceux-là mêmes qui les ont mises dans cette situation leur reprocheront de mettre en danger l'activité économique en refusant de prendre ces risques qu'ils leur ont interdit de prendre ; mais comme toujours il se peut bien que leur réaction, inaltérablement diplomatique, déçoive.
Enfin, l'affaire Petroplus permet de voir à l’œuvre les effets de cette dissociation sociale qui sépare aujourd'hui les perdants - les salariés peu qualifiés et spécialistes d'une branche qui, comme bien d'autres avant elle, ne peut qu'être condamnée à un lent et long déclin - des gagnants - ces ingénieurs qui, accumulant savoir et expérience au lendemain de la Seconde guerre mondiale à domicile comme dans les colonies, sont aujourd'hui, sans craindre d'autre concurrence que celle de leurs semblables, à l'abri donc de la compétition sur les prix, à même de profiter au mieux de l'ouverture du monde. Tous, pourtant, naguère, et parfois pour un même employeur, travaillaient côte à côte.

jeudi 22 décembre 2011

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Entrepreneurs, dans ce monde où votre obligation la plus élémentaire et la plus fondamentale, maintenir votre affaire à flot, vous impose chaque jour un peu plus ces douloureux sacrifices qui, de surcroît, risquent par l'intervention d'un journaliste malveillant de vous exposer brutalement à l’opprobre publique, toute économie est bonne à prendre. Et elle peut même se muer en une magnifique opération lorsque, à peu de frais, elle vous permet de bénéficier d'une faveur médiatique que toutes les dépenses publicitaires du monde n'auraient pu obtenir avec une pareille efficacité. Car, disons le nettement : en cette période pré-électorale, rien n'est plus facile que de vous payer un Président qui saura, mieux qu'aucune personnalité du monde des arts, des sports et des lettres, faire parler de vous et de votre activité. Certes, le titulaire actuel, un peu dévalué, ne reste disponible que durant quelques mois, en attendant que le retour au pouvoir des bolchéviks ne réduise une fois de plus tous vos efforts à néant. Du moins vaut-il bien mieux avoir affaire à lui qu'à son ancien adversaire potentiel ; il se murmure de plus que, lui, au moins, comme bien public, on peut l'avoir gratuitement.
Il suffit pour cela de s'astreindre à une démarche aussi simple que saine, puisqu'elle obéit à vos intérêts les plus étroits. Comme tant d'autres, pour faire moderne, vous aviez supprimé dans vos usines des centaines d'emplois imprudemment recréés dans la lointaine Asie, à Taïwan plus précisément, ce qui ne manquera pas d'étonner, le niveau de vie et les rémunérations sur l'île rebelle n'étant guère différents des nôtres. Opération absurde, puisqu'elle obligeait à exporter d'Europe en Asie les matériaux nécessaires, lesquels comptent pour 70 % du coût du produit fini, avant de réimporter le produit en question. À l'inverse, un petit investissement dans nos belles vallées savoyardes, à peine vingt emplois nouveaux, et vous pourrez accrocher à votre nom déjà fort connu ce label flatteur qui connaît une ascension fulgurante, relocalisation. Les sollicitations médiatiques qui assaillent le spécialiste de la question montrent combien, dans les gazettes, le terme est en vogue. Celui-ci, par ailleurs, constitue le sésame indispensable pour la visite présidentielle. L'agenda fort chargé du premier personnage de l’État vous contraindra bien à quelques mois d'attente, mais vous en serrez largement récompensé : fabriquer des skis et avoir, au début de l'hiver, un Président de la République en visite dans ses usines avec un essaim de journalistes autour et des sujets dans tous les journaux télévisés, voilà une opération promotionnelle de toute beauté, et à l'efficacité incommensurable puisque son coût est nul.

En publicité, en notoriété, en réputation, vous êtes donc le grand gagnant de l'affaire. Se présentant à son avantage, serrant les mains du populo, le Président se compte sans nul doute lui aussi au nombre des bénéficiaires de l'opération, sans quoi il n'aurait évidemment pas pris la peine de se déplacer. Pourtant, dans le monde universitaire, chez les correspondants de la presse internationale, les critiques, à l'image de celle d'un Jonah Levy décrivant l'incohérence des cinq années de mandat de celui qui apparut d'abord comme un libéral sans conséquence avant de se convertir à un dirigisme privé de moyens d'action, visitant un village Potenkime après l'autre, couvrant l'espace physique et social le plus large possible en aussi peu de temps que possible, et ne donnant, pour finir, que le spectacle d'une agitation confuse, ont déjà fait le bilan du temps perdu et des occasions manquées. Mais cela n'émeut guère et ne portera pas à conséquence, aussi longtemps que le journal télévisé, au profit duquel la Présidence met cet agenda en scène, et pour lequel elle sait inventer ce vocabulaire de combat et réunir au premier rang les bons clients qui font les bons sujets, jouera consciencieusement le rôle qui lui a été attribué.

Pourtant, il suffirait de pas grand chose. Voici peu, évoquant l'éternel problème de la hausse des prix, le spécialiste des présentations infographiques du journal de France 2 a cité l'exemple d'une petite voiture dont le prix, dans sa version la plus simple, a diminué de 10 % au cours des dix dernières années. Mais il n'a pas pris la peine d'ajouter que, en termes réels, en tenant compte d'une inflation même modeste, le chiffre d'affaires généré par la vente de ce modèle a, en fait, baissé d'un quart. Il n'a pas non plus jugé utile d'expliquer les conséquences de cette situation puisque, sauf à obtenir à domicile une baisse équivalente de ses coûts de production, et de celui du travail en particulier, ce fabriquant n'a, comme tous ses concurrents, d'autre choix que de faire construire ailleurs en Europe, en l'espèce en Roumanie, en Slovaquie, en République Tchèque, et avec une main d’œuvre moins coûteuse, les plus petits véhicules de sa gamme, que l'on sait être les moins rentables.
Cette réalité, aujourd'hui encore et des années après qu'elle ait été froidement analysée par Pierre-Noël Giraud, reste, au-delà des cercles de spécialistes, indicible. La force des explications simples absout la majorité, celle de ces consommateurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ne visent qu'à acheter au prix le plus bas, des conséquences sociales de leurs actes, en reportant leur responsabilité sur une minorité si propre à la stigmatisation, ces entrepreneurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ignorent les conséquences sociales de leurs actes lorsqu'ils arrêtent une usine, et continuent la production ailleurs. Il est tellement plus simple, au lieu d'entreprendre un vaste risorgimento comme l'a fait l'Allemagne de Gerhard Schröder, de jouer le rôle de la victime innocente, passive, et impuissante, et d'appeler à l'aide le chef d'un État qui, dans la grande tradition nationale, saura trouver les paroles qui consolent, et les gestes qui guérissent. Mais Nicolas Sarkozy aura eu le malheur d'exercer son mandat en des temps où l’État anesthésiste n'a plus la capacité de recourir à ses thérapies habituelles ; et il ne suffira pas d'inventer un mot nouveau et vingt emplois dans les vallées alpines pour changer le cours des choses, produire les conditions et l'environnement sans lesquels l'emploi industriel continuera à s’effilocher et, très accessoirement, gagner les élections.

mercredi 14 décembre 2011

open

En ces temps où la peur d'un sombre et sordide avenir défait chaque jour un peu plus les espoirs des cœurs vaillants, voilà qu'apparaissent soudainement des richesses d'une ampleur qui confine à l'obscénité mais qui, jusque là, dormaient tranquillement dans les armoires des administrations publiques. C'est du moins ce dont rêve Neelie Kroes. Saluant l'apparition du site national data.gouv.fr, innovation - transparence - ouverture, la vice-présidente de la Commission en charge d'un avenir nécessairement numérique détaille à l'occasion une basse-cour toute entière peuplée de poules aux œufs d'or, et dont la valeur se compte en dizaine de milliards d'euros. Un tel enthousiasme mérite sans doute bien meilleur sort qu'une acerbe critique ; pourtant, au-delà des faits qui, pour l'heure, se limitent à une déclaration de bonnes intentions, on peut se demander ce qu'une telle initiative change, et pour qui. Or, les premières collections de données mises en ligne sur le site gouvernemental recèlent bien d'autres informations que leur simple contenu, et ouvrent des perspectives du plus haut intérêt, portant non pas sur les données elles-même, mais sur la manière dont elles sont présentées au public, et sur la signification des divers choix qui, ainsi, sont faits.

Puisqu'il importe avant tout de tenir par la main le visiteur s'aventurant pour la première fois dans cette jungle virtuelle, on trouve sur la page d'accueil du site deux jeux de classements remarquablement significatifs. Il s'agit d'abord, exactement comme chez Google, ou sur YouTube, de penser le visiteur comme un imbécile incapable de savoir ce qu'il veut, et ouvert par la-même à toute suggestion. Deux entités viennent alors à son secours : l’État, et la vox populi. D'une façon tellement caricaturale qu'on se demande s'il ne faut pas voir là un clin d’œil au sociologue, la puissance publique montre, dans la liste de données qu'elle conseille, l'ordre de ses priorités tel qu'il est validé par la noblesse d’État. Pour commencer, les finances : le Budget 2011, que tout le monde sait depuis longtemps où trouver, le projet 2012, et les bénéficiaires du plan de relance pour 2009 soit, en gros, ce qu'on a comme sous, et comment on les utilise. Ensuite, on trouvera un bref catalogue de préoccupations, où il s'agit moins de répondre aux inquiétudes du citoyen puisque, par exemple, il n'est pas question de chômage, que de lui prouver, chiffres à l'appui, l'efficacité de l'action publique, en matière de qualité de l'air, de sécurité routière, d'accès à la justice, ou de dépenses de santé. Pour finir, un petit hommage à la France éternelle, celle de la culture et de la nourriture, des musées et des AOC. Le rang des ministères qui diffusent ces données, finances tout d'abord, puis environnement, intérieur, justice, santé, agriculture, culture vaut comme un indicateur de préséance, mais produit aussi une liste des exclus, éducation et défense en premier lieu, lesquels, sans que l'on puisse songer à mal, comptabilisent par ailleurs les plus gros bataillons d'emplois publics.
Bizarrement, ces oubliés se retrouvent au premier rang lorsque l'on s'intéresse à l'autre liste, celle des recherches les plus courantes. Si les résultats électoraux témoignent sans doute des fréquentes visites sur le site gouvernemental des étudiants en sciences politiques, le reste correspond bien plus étroitement à ce que l'on croit savoir des intérêts des gens : quels sont les effectifs de la fonction publique ? Où trouver le meilleur lycée ? Dans quelles collectivités locales les impôts sont-ils les plus élevés ? Quelles sont les adresses des services publics ? Le caractère strictement pragmatique de ces requêtes donne peut-être raison à Neelie Kroes ; on voit bien, en effet, quel profit en tirer, en fournissant au public cartes, sélections, classements. On voit aussi à quel point la transparence et l'ouverture se dissolvent dans la banalité, puisque les classements en question appartiennent depuis longtemps au fonds de commerce des hebdomadaires d'information générale.

Le principal intérêt de data.gouv.fr se situe peut-être dans son pied de page, rempli de liens vers des initiatives similaires conduites par d'autres États, dans lesquels figurent des pays que l'on n'attendait pas, comme l'Arabie Séoudite ou la Moldavie. Car, pour le reste, le spécialiste ne s'y retrouve guère. Les statistiques de sécurité routière pour l'année 2010 se présentent sous la forme d'un unique et fort malcommode fichier .xls ; ce "document de travail de l'ONISR" n'apporte par définition rien de plus que les habituelles publications que l'Office de sécurité routière met depuis bien longtemps à la disposition du public, et qui, elles, en plus de la sèche comptabilité des victimes et des occurrences au cours desquelles elles le sont devenues, offre des perspectives historiques, des évolutions, des comparaisons, des commentaires autrement plus utiles.

On voit bien, évidemment, venir le contre-argument. Data.gouv.fr a comme ambition de mettre à la disposition de tous, en un seul lieu, les collections de données publiques pour l'heure éparpillées dans chaque administration et, donc, puisqu'une adresse unique permettra de tout avoir sous les yeux, de supprimer la nécessité de faire appel au spécialiste qui, lui, sait déjà dans quelle obscure base de données, et à l'aide de quelle requête ésotérique, accéder à la caverne aux trésors. Mais, bien sûr, cette facilité n'est que tromperie, et pour plusieurs raisons. L'exemple des statistiques de sécurité routière montre d'abord que, sans mode d'emploi, ces informations restent inutilisables ; or, connaître ce mode d'emploi définit précisément une propriété qui n’appartient qu'au chercheur. Plus encore, la facilité d'accès recèle l'illusion de la connaissance, et ouvrira la porte aux analyses les plus fantaisistes et aux interprétations les plus fausses, lesquelles pourront malgré tout prétendre à la pertinence, puisqu’elles s'appuient sur des données de qualité. Enfin, et plus encore, ouverture et transparence relèvent de ces promesses qui n'engagent que ceux qui les croient et, comme dans La lettre volée, il n'existe pas de meilleur endroit pour cacher ce que l'on souhaite que le public ignore que ces catalogues qui ont vocation à s'étendre à l'infini.
Il n'y a, en fait, rien de neuf dans cette initiative. On reste bien loin du Freedom of information act britannique, qui fait obligation aux administrations de répondre aux requêtes des citoyens, et de justifier précisément un éventuel refus, lequel sera toujours susceptible d'un appel. Sauf exception, en France, les archives administratives sont accessibles aussitôt qu'elles cessent d'être d'utilisation courante pour leur producteur. Mais la pratique consiste, en fait, à faire de l'exception la règle, et à cacher ainsi pour une durée minimale de trente ans ce qui devrait être immédiatement disponible. Versant en 2006 aux Archives Nationales une énorme quantité de données, le ministère de l'Intérieur a pris soin de placer dans un même carton, couvrant la période 1983-1999, les actions de la FFMC, et les activités de gangs de motards dont on apprend par là l'existence : pour le chercheur, le contenu de ce carton, quand bien même ce qu'il contient relève pour l'essentiel de la plus ordinaire légalité, ne sera pas accessible avant 2059. Aussi, on comprendra qu'une telle expérience n'incite pas à accorder une aveugle confiance aux protestations de transparence d'un État qui s'attache aujourd'hui encore à faire la démonstration du contraire.

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